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Crise de la dette grecque : quelle situation après 9 ans de bras de fer ?

Question-Réponse 30.08.2018 François Pène

Les tourments économiques de la Grèce remontent à octobre 2009, quand le gouvernement fraîchement élu de Georges Papandréou a levé le voile sur d’importants maquillages du déficit public. Dès mai 2010, le pays se retrouve sous assistance financière : trois plans d’aide seront accordés pour un total de 380 milliards d’euros, en échange d’une austérité – et d'une casse sociale – sans précédent. Le dernier plan s’est achevé le 20 août 2018. Et maintenant ?

Donald Tusk, Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker, 22 mai 2015

Donald Tusk, Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker, 22 mai 2015 - Crédits : Ilmars Znotins / Commission européenne

Quelle est l’origine de la crise de la dette grecque ?

La Grèce est accueillie dans la zone euro en 2001. Avec tous les hommages. Ses déficits publics, élevés dans les années 1990, sont alors devenus exemplaires. Évidemment, pas de miracle sur le mont Olympe : les comptes nationaux sont truqués dès avant l’entrée dans la zone euro. En 2001, les dirigeants du pays passent un contrat avec la banque américaine Goldman Sachs : à l’aide de montages financiers, des milliards d’euros de dette passeront dès lors chaque année sous les radars. Comble du cynisme, la banque grassement rémunérée pour ses "bons" conseils ne manquera pas de spéculer massivement sur une future faillite grecque.

Si la situation était déjà partiellement connue en 2004, elle perdure et empire dans les années qui suivent. Le réel état des finances nationales est rendu public par le socialiste Georges Papandréou, à la suite de son accession au pouvoir en octobre 2009. Le déficit affiché de 6% s’élève en réalité à 12,7%, tandis que la dette atteint 350 milliards d’euros.

Malgré de lourdes mesures de rigueur budgétaire décidées par Papandréou, les marchés prennent peur. Les agences de notation financières dégradent la note de la Grèce, aggravant la situation. Le problème devient intenable et le gouvernement est obligé, fin-avril 2010, d’en appeler à l’aide internationale pour éviter la faillite.

Comment l’Europe et ses partenaires ont tenté de gérer la crise ?

Dès le 2 mai 2010, un premier plan d’urgence de 110 milliards d’euros est élaboré par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI), qui prêteront respectivement 80 et 30 milliards sur trois ans. Mais la tourmente budgétaire reste réelle et les marchés financiers demeurent inaccessibles à la Grèce : un besoin de financement trop élevé fait toujours planer le risque de défaut de paiement. La Banque centrale européenne (BCE) se joint à l’UE et au FMI dans le cadre d’une triade institutionnelle de créanciers appelée "Troïka", et un second plan est négocié à partir de juillet 2011. Il sera validé en février 2012 : 130 milliards d’euros d’aides supplémentaires et un effacement de 107 milliards d'euros de dettes privées.

Pour soutenir ces plans, plusieurs programmes voient le jour, chargés de venir en aide aux États membres les plus touchés par la crise économique et financière. Aux premières heures de la crise en mai 2010, le Fonds européen de stabilité financière (FESF) est doté de 440 milliards d'euros. En janvier 2011, suivra le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF), abondé à hauteur de 60 milliards d’euros. Les deux seront finalement fusionnés en octobre 2012 sous le nom de Mécanisme européen de stabilité (MES), institution permanente capable de lever 700 milliards d'euros sur les marchés financiers.

Condition sine qua non aux versements de la Troïka, les plans d’austérité mêlent coupes massives dans les budgets des institutions et de la redistribution sociale, baisses des salaires, réformes des retraites, privatisations diverses et hausses de taxes et d’impôts en tous genres, accompagnés d’une chasse musclée à la fraude.

Réticent à l’austérité, le Premier ministre Papandréou – poussé vers la sortie – démissionne en novembre 2011 pour laisser la place à l’économiste Loukás Papadímos, ancien vice-président de la BCE, puis à partir de juin 2012 à une coalition entre la gauche et la droite menée par Antónis Samarás. Deux gouvernements qui appliqueront les programmes de réformes négociés avec les autres pays européens, le FMI et la BCE. Un total de 9 plans vont s’enchaîner à intervalles réguliers entre 2009 et 2016, s'attaquant à chaque fois à plusieurs milliards – voire dizaines de milliards – d’euros dans les déficits.

Quelle a été la réaction du peuple grec ?

Dès les premières heures de la crise en 2008, le peuple grec a subi les effets de la récession économique de plein fouet. La violente austérité budgétaire qui a suivi a de surcroît alimenté la casse sociale, renforçant le sentiment d'humiliation du pays placé de fait sous tutelle européenne.

À partir de février 2010, les grèves générales et les manifestations se succèdent pour protester contre les réformes et l'austérité. Celle-ci tournent régulièrement aux affrontements violents avec les forces de l’ordre. Rien que pour l’année 2011, des chercheurs ont comptabilisé plus de 400 grèves, secteurs privé, public et entreprises publiques confondus. Entre 2008 et 2014, ce sont plus de 20 000 manifestations qui ont été recensées à travers le pays.

Manifestation à Athènes le 10 juin 2010 - Crédits : Koutsaftikis / iStock

Ces actions s’intègrent par ailleurs dans un mouvement plus global de manifestation contre l’austérité, qui verra naître des mouvements contestataires et altermondialistes tels que les Indignés ou Occupy.

Sur le plan politique, la situation grecque change catégoriquement le 25 janvier 2015 avec la victoire du parti Syriza (littéralement "coalition de gauche radicale") aux élections législatives. Le meneur du parti Aléxis Tsípras est nommé Premier ministre du pays. En rupture avec la politique des précédents gouvernements, il tente d’appliquer sa promesse de cesser les politiques d’austérité et d’obtenir une restructuration de la dette. Les discussions avec la Troïka sont compliquées, symbolisées par le duel entre Yánis Varoufákis et Wolfgang Schäuble, ministres grec et allemand des Finances.

Après 5 mois d’intenses tractations, c’est un constat d’échec pour Aléxis Tsípras. Celui-ci convoque alors un référendum surprise et le 7 juillet 2015, les Grecs rejettent à 61% l’adoption d’un nouveau plan d’aide de la Troïka assortie de nouvelles mesures d’austérités. Tremblement de terre en Europe : la Grèce est menacée de devoir quitter la zone euro. L’optique d’un "Grexit" est majoritairement reconnue comme un désastre. Au terme de négociations "de la dernière chance", Aléxis Tsípras finit par capituler face aux exigences de ses créanciers et accepte un nouveau plan d'aide.

La situation s’est-elle stabilisée depuis ?

Après avoir voté, à contre-cœur, un nouveau plan d’austérité – le neuvième depuis le début de la crise – le Premier ministre signe en août 2015 le troisième et dernier plan de sauvetage. Il consiste en un prêt de 85 milliards d’euros sur trois ans. Pour faire taire les critiques, Aléxis Tsípras démissionne à la fin du mois… avant d’être aussitôt réélu en septembre.

Dès lors, les relations entre Athènes et ses créanciers se sont apaisées, avec notamment la démission de Yánis Varoufákis, mais les discussions demeurent difficiles. Un plan d’allègement de la dette échoue fin 2016. Les versements du troisième plan d’aide restent conditionnés aux réformes, comme par exemple sur les retraites en avril 2017 – la quatorzième en 7 ans. Des arrangements doivent régulièrement être trouvés entre les acteurs internationaux quant à de nouveaux prêts et aux modalités de remboursement de ceux-ci.

À force de sabrer dans ses budgets, l’État parvient finalement à dégager un excédent primaire budgétaire de 3,9% du PIB en 2016, ainsi qu'un déficit de seulement 0,7% permettant de sortir de la procédure de déficit excessif. Le pays affiche une croissance positive de 1,4% pour 2017.

Le pays reste malgré tout en proie à des manifestations régulières contre la politique d’austérité qui perdure.

Quelles perspectives d’avenir ?

Après neuf années de relations tumultueuses et de soutien financier à double tranchant, la dernière tranche du troisième plan a été versée le 20 août 2018. L’État grec a retrouvé son indépendance et dispose d’une réserve de sécurité de 24 milliards d’euros pour être autonome jusqu’en 2020.

Si les tribulations budgétaires sont en passe d’être terminées, l’économie du pays demeure lourdement marquée. De nombreux économistes tels que le président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) Xavier Ragot ou le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz estiment que les mesures d'austérité exigées ont eu un effet contreproductif sur l'économie grecque. Le commissaire européen aux Affaires économiques Pierre Moscovici, jugeait au contraire en août 2018 que "sans l'aide européenne, la Grèce se serait effondrée pour des décennies, basculant dans un chaos politique et économique profond".

Depuis 2008, l'économie du pays a chuté d’un quart de sa valeur, tandis que les entreprises grecques ont perdu les deux tiers de la leur. Le tissu économique s’est gravement dégradé avec des dizaines de milliers de faillites d’entreprises et une baisse d’un tiers du revenu des ménages. L’imposition et taxation ont explosé, avec par exemple une hausse de la TVA à 24% pesant logiquement sur le pouvoir d’achat.

Le chômage, monté à 28% au plus fort de la crise, s'élève toujours à près de 20% en mai 2018. Le chômage des moins de 25 ans culmine pour sa part toujours à plus de 43%, entraînant un véritable exode particulièrement chez les jeunes. Enfin, la dette publique reste à un niveau record de 180% du PIB : en juin 2018, son remboursement à dû être repoussé à 2032 – au lieu de 2022 – pour éviter d’engloutir toute croissance économique.

En définitive, la Grèce peut fêter la symbolique fin de sa mise sous tutelle, mais l’avenir demeure très incertain pour l’économie du pays. Cela dit, le vice-Premier ministre grec Ioánnis Dragasákis affichait son optimisme en mai 2018, considérant comme atteignables les objectifs d'excédents budgétaires et de hausse de la croissance, tout en relançant des réformes sociales et un État providence.