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Commission : Jean-Claude Juncker impose son style anti-Barroso

Actualité 25.09.2014

L’Europe dont a hérité Jean-Claude Juncker n’est pas florissante. Son accession à la tête de la Commission européenne a été semée d’embuches. Méconnu des citoyens européens, ces derniers ne se bousculent pas pour lui dresser une haie d’honneur. Pas de mauvaise surprise toutefois pour l’ancien Premier ministre du Luxembourg. Conscient des obstacles à franchir, il avance, pas à pas, faisant montre d’une résilience tranquille. Son fil conducteur : réformer le fonctionnement de la Commission. Son credo : ne pas régler ses pas dans ceux de son prédécesseur José Manuel Barroso.

Jean-Claude Juncker

Evincé de Luxembourg, Jean-Claude Juncker gagne Bruxelles

Pendant très longtemps, 18 ans, Jean-Claude Juncker était connu comme le Premier ministre du Luxembourg, petit pays fondateur au cœur de l’UE, extrêmement prospère. Un homme courtois, placide, polyglotte, conservateur et libéral. Disposant des qualités requises pour jouer un rôle important au niveau européen – il n’est ni Allemand ni Français, il est de droite, il est compétent, il maîtrise l’art du compromis et il sait rester en retrait, derrière les dirigeants européens de premier plan – M. Juncker fut également président de l’Eurogroupe. Pendant 8 ans.

L’année 2013 fut néanmoins délicate pour lui. Jeroen Dijsselbloem l’a remplacé à la tête de l’Eurogroupe. Et, surtout, une coalition regroupant libéraux, socialistes et écologistes l’a évincé du pouvoir alors même que son parti, populaire-chrétien-social, avait une nouvelle fois terminé en tête des élections législatives luxembourgeoises. Un véritable désaveu pour celui qui ne vit que pour la politique. A cet égard, les élections européennes de 2014 sont arrivées à point nommé. Pas pour briguer un mandat de député européen. Mais bien pour conduire le Parti populaire européen (PPE), qui se pliait, de mauvaise grâce, à une campagne pour la première fois incarnée par des personnalités. Le Français Michel Barnier fut incapable de l’arrêter.

Au terme d’une campagne sans grand relief, au cours de laquelle Jean-Claude Juncker aura vaguement donné le change face à ses principaux rivaux, l’Allemand Martin Schulz et le Belge Guy Verhofstadt, le PPE remportait une victoire relative, avec la perte de 44 sièges. Amplement suffisant pour inciter les chefs d’Etat et de gouvernement à revenir sur le principe selon lequel la tête de liste du parti arrivé en tête serait automatiquement nommée président de la Commission. L’Allemagne était frileuse, la France préférait un homme de gauche et le Royaume-Uni était franchement hostile à l’idée d’introniser un fédéraliste.

L’importance d’être constant

C’était sans compter sur l’aplomb et la constance de Jean-Claude Juncker. Sans effusion ni grand discours, presque distant, le candidat du PPE s’est présenté comme la seule option démocratique. S’appuyant sur le groupe des socialistes et démocrates, pris à son propre jeu, il a tenu bon sans ciller face aux dirigeants européens et obtenu gain de cause. A peine a-t-il concédé un sourire lorsque le Parlement a validé sa nomination, préférant apostropher les Etats membres en conférence de presse, accusés de ne pas jouer collectif.

Exit l’impression d’un homme politique gris et désabusé par deux décennies aux responsabilités. Jean-Claude Juncker s’est révélé coriace et stratège. En atteste l’annonce de son collège de commissaires. Un savant mélange d’autorité, de réorganisation et de contrepied. Un événement en soi dans l’univers ouaté de Bruxelles, aseptisé à l’extrême par dix années de José Manuel Barroso.

Jean-Claude Juncker a ainsi dit non à l’Allemagne : Pierre Moscovici sera bien chargé des Affaires économiques et financières. Jean-Claude Juncker a dit non à la France : il ne sera pas vice-président et sera étroitement surveillé par les commissaires letton et finlandais, acquis aux politiques de rigueur et placés au-dessus de lui dans la hiérarchie du collège.

Un nouveau poste informel va s’installer : celui de "bras droit" du président. De cette manière, Frans Timmermans aura la responsabilité de mettre en place une "meilleure réglementation" et veillera aux Relations interinstitutionnelles. Le flou de l’intitulé n’est pas fortuit. Jean-Claude Juncker veut un second pour surveiller l’application de sa méthode. Que cela plaise aux commissaires ou non, il n’y aura qu’un seul patron.

Re-politiser la Commission

Tout sauf cosmétique également, la décision du nouveau président de la Commission de réformer la communication de son institution. Sous l’égide de José Manuel Barroso, l’exécutif européen comptait 38 porte-paroles. Il n’y en aura plus que 17. Ils ne seront plus rattachés à un domaine spécifique de compétence, hormis 2 confiés à l’autorité de Federica Mogherini, la nouvelle chef de la diplomatie européenne. Jean-Claude Juncker contrôlera directement le langage, donnant une dimension politique accrue à la Commission.

"Jean-Claude Juncker veut que les commissaires descendent eux-mêmes devant la presse, non seulement quand les choses vont bien, mais aussi quand les choses vont mal. Ce sont les commissaires, des politiciens, qui sont les mieux placés pour communiquer les décisions", explique Natasha Bertaud, porte-parole de l’équipe de transition de M. Juncker.

Sans équivoque, le style change par rapport à l’ère Barroso. La Commission veut exercer pleinement ses prérogatives, s’affirmer face aux chefs d’Etat et de gouvernement, faire de la politique autrement pour se rapprocher de citoyens de plus en plus sceptiques. Cela passe par une responsabilisation des commissaires. Ils devront se comporter comme des ministres et mettre un terme à l’image technocratique qui leur colle à la peau.

Responsabiliser les commissaires

Dans ce contexte, les auditions des commissaires devant le Parlement, préalable délicat à la validation définitive de leur nomination, ne devraient pas manquer de piquant. L’Espagnol Miguel Arias Cañete a d’ores et déjà renoncé à ses actifs dans le pétrole en vue de son grand oral. Il faut dire que Jean-Claude Juncker l’a chargé du Climat et de l’Energie. Le Britannique Jonathan Hill pourrait également connaître un moment difficile. Nommé à Stabilité financière, il devrait être questionné sur ses liens avec la City, dont son parti, conservateur, est proche. Tandis que Tibor Navravsics, le commissaire hongrois nommé à l’Education, la Culture, la Jeunesse et la Citoyenneté, pourrait subir un déluge de critiques. Il est en effet proche de Viktor Orban, connu pour avoir drastiquement réduit les libertés civiles dans son pays.

Pas si étonnant, dans ce contexte, que les principaux soutiens de Jean-Claude Juncker viennent de là où on s’y attendrait le moins. A commencer par les socialistes et libéraux. Il a entériné le principe selon lequel le leader du groupe vainqueur des élections devient président de la Commission. Il n’est (peut-être) pas si hermétique à l’idée d’une relance par l’investissement. Il est incontestablement europhile. Tout cela a ainsi conduit Pervenche Berès, chef de la délégation des socialistes au Parlement européen, à défendre le président, conservateur et pro-finance, de la Commission, devant un Jean Arthuis légèrement médusé, lui l'ancien ministre de l’Economie de Jacques Chirac, aujourd’hui eurodéputé libéral.

L’Europe n’en n’est pas à un paradoxe près. Celui-ci pourrait redonner une stature politique à des institutions dont la crédibilité et la popularité sont fortement érodées. Un redémarrage en trombe pour une institution restée longtemps immobile.