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Chypre : des élections désenchantées

Actualité 15.02.2013

Ce dimanche les Chypriotes sont appelés aux urnes pour choisir leur président. Demetris Christofias, le président sortant, ne figure pas parmi les candidats et, d'après les sondages, le favori est Nicos Anastasiades, chef du Rassemblement démocratique (DISY, droite). Un agenda chargé attend le futur président : la réunification de l'île, mais aussi son sauvetage économique. Nous en discutons avec Francesco Grisolia, anthropologue à l'Université de Sienne et correspondant à Chypre pour l'Observatoire des Balkans et du Caucase.

Les quatre partis principaux face à l'unification

Demetris Christofias aura été le président de la crise. Ce leader du Parti progressiste des travailleurs (AKEL, gauche) a été élu 2008, alors que la crise financière et économique était encore à ses débuts. M. Christofias, qui s'est formé politiquement en URSS et se revendique toujours comme un communiste, avait remporté les élections en promettant aux Chypriotes qu'il réussirait – une fois pour toutes - à réunifier l'île. Cinq ans plus tard, elle est toujours séparée en deux.

"M. Christofias a changé d'attitude après son élection", explique Francesco Grisolia. "D'un côté, le fait d'être arrivé au pouvoir lui a fait oublier certaines promesses de la campagne électorale, de l'autre, son alliance avec le Parti démocratique (DIKO) a forcément refroidi sa position envers la République turque de Chypre du Nord". Le DIKO, le parti de centre, est peu ouvert aux négociations avec la communauté turque-chypriote, tout comme le Mouvement pour la social-démocratie (EDEK), l'autre parti centriste. "Le scénario politique à Chypre est assez étrange : les partis du centre sont intransigeants au sujet de l'unification, alors que l'AKEL, qui est censé être un parti de gauche, voire communiste, a toujours été favorable au dialogue. Et même le DISY  est plutôt ouvert aux négociations, et Nicos Anastasiades l'est encore davantage : malgré le 'non' de son parti, il a voté 'oui' au référendum en 2004", commente M. Grisolia.

Dans cette campagne électorale, la question de l'unification de l'île a pourtant été complétement absente. "Depuis la faillite du référendum en 2004, il y a un certain fatalisme dans les discours des Chypriotes, au Sud comme au Nord de la Ligne Verte", raconte l'anthropologue. "Les gens pensent que l'unification de l'île tardera à se produire". En outre, la crise économique met en ce moment les questions géopolitiques – pourtant cruciales – au second plan.

La crise économique et le plan de sauvetage

La Ligne Verte

Elle sépare le pays depuis 1974. Cette zone démilitarisée est contrôlée par environ mille Casques bleus. il s'agit de l'une des plus anciennes missions des Nations Unies encore en fonction.



Vue de Lefkosia (Sud de Nicosie)



Vue de Lefkoşa (Nord de Nicosie)



Ledra Palace. Le quartier général des Nations Unies à Chypre

Photos (c) Francesco Grisolia

L'échec de la réunification n'est pas le seul reproche que les Chypriotes adressent à Demetris Christofias. Le leader communiste est accusé d'avoir retardé l'intervention de la troïka et la mise en place du plan de sauvetage en raison d'a priori idéologiques. "Le plan de sauvetage proposé par l'UE et le FMI prévoit une série de privatisations et de réformes économiques que Christofias jugeait incompatibles avec sa formation communiste", explique l'anthropologue de Sienne. Avant d'octroyer ce quatrième plan de sauvetage (après la Grèce, l'Irlande et le Portugal), la troïka a demandé à Chypre de rationaliser ses dépenses publiques et de clarifier la situation des institutions publiques-privées, deux conditions qui divisent les partis.

"Vu de Bruxelles, le seul parti qui parait fiable est le DISY, c'est pour cela que les négociations autour du plan d'aide ont été repoussées à l'après-élection. La troïka attend de pouvoir les reprendre une fois que Nicos Anastasiades sera au pouvoir", affirme M. Grisolia. Après la gestion de Christofias, qui a préféré signer un prêt avec Moscou plutôt qu'accepter les conditions imposées par l'UE, l'AKEL est en effet décrédibilisé aux yeux des partenaires européens. Stavros Malas, le candidat de l'AKEL, a donc beau afficher sa disponibilité à signer un premier plan de sauvetage, ses affirmations ne sont pourtant pas prises au sérieux sur le continent.

Le parti centriste EDEK est, quant à lui, sur des positions très populistes : "George Lilikas [ancien ministre et candidat de l'EDEK, ndlr] était contraire aux conditions du bailout proposé par l'Europe. Aujourd'hui il a changé d'avis, et après la découverte de gaz naturel dans les eaux territoriales de Chypre, il estime pouvoir rembourser le prêt avec l'argent du gaz", poursuit l'anthropologue italien. Outre les conditions économiques imposées par la Troïka, les candidats à la présidentielle discutent aussi sur les moyens de rendre l'argent prêté à Nicosie. D'après une étude de la Fondation Schuman, la République de Chypre aurait besoin de 17 milliards d'euros sur quatre ans, un montant impossible à payer en élargissant la dette : elle atteindrait 200% du PIB, un niveau simplement insoutenable. "La proposition de Lilikas est assez insolite : on estime que le gaz découvert sera commercialisé au plus tôt en 2018-2019. Tout le monde a fait remarquer à Lilikas que personne ne paierait aujourd'hui pour une fourniture de gaz qui ne sera disponible que d'ici cinq ans", commente M. Grisolia.

Nicos Anastasiades se présente donc comme un candidat pragmatique aux yeux de Bruxelles : il critique l'AKEL pour avoir perdu trop de temps et avoir ainsi aggravé la situation financière du pays. Pour le DISY, le bailout est donc à signer le plus tôt possible. "Anastasiades est sans doute le candidat le plus pragmatique parmi les trois principaux, et il ne peut pas être accusé d'utiliser un double discours à Bruxelles et à Nicosie comme a fait Christofias", précise Francesco Grisolia. "Face à la Troïka, l'ancien président a affirmé être prêt à réorganiser les dépenses publiques et les organisations publiques-privées comme demandé, alors que de retour à Chypre il a nié tout accord sur les privatisations".

Une population désenchantée et préoccupée

"L'atmosphère qui règne à Nicosie est très inquiétante : Chypre n'a jamais vécu une telle crise économique, pour la population ce n'est pas normal", juge l'anthropologue. "La carrière typique d'un jeune Chypriote prévoyait 4 ans d'université après le bac et souvent un master à Chypre ou au Royaume-Uni. A 24-25 ans, tous avaient un travail et quitté la maison de leurs parents". Aujourd'hui un jeune sur quatre est au chômage, tandis que les manifestations et les grèves animent les rues de la capitale.

Au Nord de la ligne verte, dans la partie de l'île reconnue seulement par la Turquie, la situation n'est pas différente. "Un proverbe turc en vogue sur l'île dit 'celui qui paie joue le fifre'. L'économie de la République turque de Chypre du Nord est très liée à Ankara. Cette ingérence est de moins en moins tolérée par les habitants", explique M. Grisolia. La communauté turque-chypriote de Chypre Nord est, depuis l'entrée de Chypre dans l'UE, isolée au-delà de la ligne verte : "Ils habitent dans une zone grise sur la carte de l'Europe".

Quant à cette "Ligne Verte" qui partage en deux Chypre depuis près de 40 ans, les Chypriotes la regardent désormais avec ironie. Depuis les derniers incidents en 1996, il n'y a jamais eu de réels affrontements sur cette frontière : "à Nicosie on dit que les casques bleus ne font pas du peace-keeping, mais plutôt du beach-keeping", avoue M. Grisolia. Les quelque mille soldats des Nations Unies installés à Nicosie constituent l'une des plus anciennes missions de l'ONU encore en fonction. Ils font désormais partie du paysage.


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Le leader de l'opposition de droite Nicos Anastasiades est le grand favori de l'élection présidentielle chypriote - Fondation Schuman

Le site officiel de l'Observatoire des Balkans et du Caucase