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Christophe de Voogd : "Aux Pays-Bas, une campagne électorale anti-européenne"

Actualité 03.06.2010

Aux Pays-Bas, l'incertitude plane sur les prochaines élections du mercredi 9 juin. Le nouveau gouvernement inclura-t-il le candidat populiste et xénophobe Geert Wilders, dont les scores aux municipales de mars ont créé la surprise ? Ou reviendra-t-on vers une coalition plus traditionnelle au centre ? Quels que soient les résultats, les relations vis-à-vis de l'Union européenne semblent devoir en pâtir, analyse l'historien Christophe de Voogd. Programmes, populisme, sécurité sociale, Europe... ce dernier revient pour Touteleurope sur les enjeux des élections néerlandaises.

Touteleurope.fr : Quelles sont les raisons qui ont conduit à ces élections anticipées le 9 juin ?

Historien et professeur à Sciences-po, Christophe de Voogd est notamment l'auteur d'une note intitulée Pays-Bas : la tentation populiste, publiée par la Fondation pour l'innovation politique.

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Christophe de Voogd : Les Pays-Bas sont traditionnellement un pays de coalition, puisque le système de vote est intégralement proportionnel. Or les ruptures de coalition ont lieu assez régulièrement ces derniers temps. Depuis l’assassinat du leader populiste Pim Fortuyn en 2002 (dont le parti a ensuite percé aux élections législatives), le pays est un peu dans une ère d’instabilité politique.

La coalition actuelle qui avait tenu 3 ans a sauté sur un problème précis : l’engagement néerlandais en Afghanistan, que les sociaux-démocrates du PvdA ne veulent pas prolonger, contrairement à l’autre partie dominante de la coalition, les chrétiens-démocrates du CDA.

Mais il y avait évidemment bien d’autres enjeux. D’une part, la réaction à la crise économique : comme tous les autres, le gouvernement néerlandais s’interrogeait sur les mesures d’austérité, nécessaires mais que personne n’avait tellement envie de prendre à son compte. Or le ministre (socialiste) des Finances et vice-premier ministre était dans une position délicate, qui aurait pu l'amener à être le grand "purgeur" du pays.

D'autre part, l’instabilité et la volatilité de l’opinion ont permis à d’autres possibilités de coalition de se présenter. Le parti socialiste et le parti social-démocrate (les "travaillistes", ou "parti du travail") ont donc estimé qu'il était temps de rompre la coalition. D’où élections anticipées au mois de juin.


Touteleurope.fr : Qui sont les principaux candidats en lice ? Qu’annoncent les pronostics ? Pourquoi s’attend-on à une poussée des sociaux-démocrates et de l’extrême-droite ?

Les principaux partis néerlandais :
Christen-Democratisch Appèl (CDA) - Appel démocrate-chrétien (chrétien-conservateur) - 41 sièges - parti de l'actuel Premier Ministre Jan Peter Balkenende.
Partij van de Arbeid (PvdA) - Parti du travail (social-démocrate) - 32 sièges.
Socialistische Partij (SP) - Parti socialiste - 25 sièges.
Volkspartij voor Vrijheid en Democratie (VVD) - Parti populaire pour la liberté et la démocratie (tendance libéral-conservateur) - 22 sièges - mené par Mark Rutte.
Partij voor de Vrijheid (PVV) - Parti pour la liberté - 9 sièges - mené par Geert Wilders.
GroenLinks (GL) - VertGauche - 7 sièges.
ChristenUnie (CU) - Union chrétienne - 6 sièges
Democraten 66 (D66) - Démocrates '66 - 3 sièges: parti social-libéral.
Staatkundig Gereformeerde Partij (SGP) - Parti politique calviniste - 2 sièges.
Partij voor de Dieren (PvdD) - parti des animaux - 2 sièges.


Christophe de Voogd : Depuis 2002, les Pays-Bas sont vraiment dans une période d’instabilité politique (même s’il y en a eu d’autres auparavant). Les observateurs ont ainsi du mal à suivre une opinion qui déserte un peu ses habitudes traditionnelles.

 

Les Pays-Bas étaient traditionnellement un pays de loyauté politique forte : on votait généralement toute sa vie pour le même parti. Depuis quelques années ce n’est plus le cas, il y a un mouvement de yo-yo dans les résultats électoraux, avec de plus l’apparition de nouveaux partis "attirants", comme le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders, un parti populiste de droite.

Les sondages attestent cette grande volatilité, ainsi qu'une grande incertitude quant aux résultats du 9 juin. Beaucoup d’électeurs ont annoncé qu’ils n’avaient pas fait de choix définitif.

Cependant, on peut penser que le parti libéral VVD sera vainqueur, ce qui ne s’est encore jamais produit (traditionnellement il s'agit du parti travailliste ou du parti chrétien-démocrate).

A partir de là, le VVD a deux possibilités : une coalition à droite (avec les chrétiens-démocrates CDA et le PVV de Geert Wilders, donc à forte couleur populiste) qu’il n’exclut pas (au contraire de la France où la droite refuse traditionnellement l’alliance avec l’extrême-droite), ou au centre (libéraux, travaillistes et un petit parti de centre-gauche, les "démocrates 66"), telle la coalition "violette" qui a dirigé le pays de 1994 à 2002.

D’après les sondages on obtiendrait dans les deux cas plus des 75 députés nécessaires pour avoir la majorité.

La coalition violette me semble la plus probable : d’une part parce que la culture politique néerlandaise est peu marquée par la tradition des extrêmes, de gauche comme de droite, mais aussi parce que Geert Wilders est en train, depuis quelques mois, de reculer dans les sondages.

Attention cependant : une variation de 2% (qui est la marge d’incertitude des sondages), mais surtout la période d’incertitude que traversent les Pays-Bas (y compris le risque d’incidents majeurs, dans et hors des Pays-Bas) peuvent complètement changer la donne.



Touteleurope.fr : Le candidat Geert Wilders a-t-il des chances de participer au gouvernement ? Plus généralement, quelles sont les raisons de la récente poussée de l’extrême-droite aux Pays-Bas ?

Le 6 mars 2002, le candidat populiste Pim Fortuyn est assassiné par un activiste d'extrême-gauche. Le 15 mai 2002, la liste Pim Fortuyn obtient 26 des 150 sièges de la chambre basse du Parlement. Le 2 novembre 2004, le réalisateur Theo Van Gogh, dont le dernier film dénonçait la soumission des femmes dans l'Islam, est assassiné par un intégriste musulman.Christophe de Voogd : Cette poussée est antérieure à l’assassinat de Pim Fortuyn, qui était en pleine ascension lorsqu’il a été assassiné, à la différence de Geert Wilders.

Mais le populisme n’est pas une exclusivité néerlandaise, partout en Europe on a des partis équivalents… aux Pays-Bas en particulier, la poussée populiste est liée à la crise économique, mais aussi une crise du politique et de la représentation, beaucoup plus forte qu’en France. La première phrase du programme du PVV est une attaque contre les "élites". On retrouve donc le fond de commerce classique du populisme : vive le peuple à bas les élites.

Or, le très fort loyalisme politique et la traditionnelle confiance en la démocratie des Pays-Bas est aujourd’hui sapée.

Mais le système électoral néerlandais, qui favorise les gouvernements de coalition, n’explique pas ce rejet. Ce système est dans les gènes du pays, il ne pose pas de vrai problème et n’est remis en question par aucun parti. Il y a des discussions sur l’introduction du référendum, mais pas sur le système représentatif.


Touteleurope.fr : Quels sont les principaux thèmes de campagne ? Celle-ci mobilise-t-elle les citoyens néerlandais ?

Christophe de Voogd : Les citoyens sont mobilisés, soit par un vote d’adhésion à leur parti traditionnel, soit au contraire par un vote protestataire tel que le vote Wilders : ceux qui vont voter pour ce dernier n’ont aucune espoir ni même aucune envie de le voir arriver au pouvoir.

J’insiste sur un autre point, c’est que, comme ailleurs en Europe, un populisme de droite répond aussi à un populisme de gauche. Par exemple, les principaux partis d’extrême-droite (PVV) et d’extrême-gauche (parti socialiste, à gauche du parti travailliste) sont les seuls à refuser l’augmentation de l’âge de la retraite au-delà de 65 ans. De même, on a une conjonction de ces deux populismes contre l’Europe, avec un discours anti-européen très virulent.

Depuis 10 ans, l’ensemble de l’échiquier politique néerlandais s’est déplacé vers la droite : les thèmes qui étaient ceux de Pim Fortuyn sont maintenant partagés, y compris par le Parti du travail. Ainsi, une politique très restrictive en matière d’immigration et une politique de durcissement pénal se sont mis en place. Aujourd’hui, le thème de la sécurité est dans tous les programmes des partis de gouvernement, à commencer par le parti libéral dont le slogan de campagne est "remettre les choses en ordre".

Il faut noter que depuis quelques années le solde migratoire néerlandais est négatif, ce qui n’est pas le cas dans le reste de l’Europe occidentale.

Reste un attachement fort au dispositif de sécurité sociale. La population n’est pas favorable à une société "ultralibérale", mais pour le maintien de l’essentiel des acquis sociaux, moyennant réformes progressives (augmentation de l’âge de la retraite mais sans diminution des pensions).

Enfin, la campagne a une tonalité assez anti-européenne : à part les démocrates 66 très pro-européens, tous les partis de gouvernement sont pour une remise en cause des compétences européennes. Contrairement aux partis libéraux du reste de l’Europe, le parti libéral néerlandais (qui subit l’influence de l’ancien commissaire Bolkestein, eurosceptique) souhaite réduire le budget communautaire (pourtant déjà peu élevé !). Lors des négociations du traité de Lisbonne déjà, les Néerlandais ont pesé contre la mention des symboles européens (hymne, drapeau) dans le traité.

Donc quelle que soit la coalition, on peut s’attendre à un éloignement des Pays-Bas vis-à-vis de l’Europe, d’autant plus prononcé bien sûr si le PVV (qui souhaite entre autres la renationalisation du domaine de l’immigration) entre au gouvernement.


Touteleurope.fr : La crise belge et la montée des partis autonomistes flamands a-t-elle un impact sur les élections néerlandaises ?

Christophe de Voogd : Aucune ! Les Néerlandais considèrent tout ce qui se passe en Belgique avec un certain éloignement, voire une certaine condescendance. Sauf le PVV, qui reprend la tradition populiste "grand-néerlandaise" et lorgne sur la Flandre, le reste du spectre politique s’intéresse peu à ce qui se passe en Belgique, sauf éventuellement pour s’en moquer !



Touteleurope.fr : La commissaire Neelie Kroes pourrait-elle devenir premier ministre si le parti libéral (VVD) remporte les élections ?

Christophe de Voogd : Il semblerait qu’elle-même serait prête à faire cet immense sacrifice ! C’est en tout cas ce qu’elle a laissé entendre… Neelie Kroes a une grande popularité, due notamment à sa stature internationale et au fait que c’est une figure historique du parti libéral.

Cela dit, le jeune leader du parti libéral, Mark Rutte, a fait une très bonne campagne et n’a aucune envie de laisser sa place. Donc la perspective de voir Mme Kroes devenir Premier ministre est assez compromise...

 

 

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Christophe de Voogd, Pays-Bas : la tentation populiste - Fondation pour l'innovation politique.

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