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Christophe Béhar : "Il y a un certain réalisme en Europe vis-à-vis du nucléaire"

Actualité 30.03.2011

L'accident de Fukushima a ranimé le débat sur la politique nucléaire en Europe. Mais pas au point de remettre en cause le bien-fondé de cette énergie, selon Christophe Béhar, Directeur de l'énergie nucléaire au Commissariat à l'énergie atomique.

Touteleurope.eu : Comment est partagée la gestion du nucléaire civil au sein de l’UE, entre prérogatives nationales et européennes ?
Christophe Béhar est Directeur de l'énergie nucléaire au Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), organisme public de recherche scientifique en France qui intervient dans quatre grands domaines : énergies décarbonées, défense et sécurité, technologies pour l’information et technologies pour la santé.
Christophe Béhar : Le rôle de l'Union européenne en matière nucléaire est défini par l'accord Euratom de 1957. Ce dernier institue la communauté européenne de l'énergie atomique, qui a pour ambition de contribuer à la formation, mais aussi à la croissance rapide des industries nucléaires, à l'élévation du niveau de vie dans les Etats membres et au développement des échanges entre les pays. A l'époque, la conception "Atom for peace" [du nom de l'initiative américaine à l'origine du développement de l'énergie nucléaire à des fins civiles, ndlr] prévalait au niveau mondial.

Tout en rappelant systématiquement qu'elle n'a pas compétence à définir les mix énergétiques des Etats membres, la Commission émet des positions plutôt favorables au nucléaire depuis quelques années. C'est l'une des conséquences des problématiques rencontrées sur le gaz provenant de la Russie.

Le nucléaire est ainsi clairement mentionné dans le "SET plan" (pour Strategic Energy Technology Plan) de 2007, qui définit les mesures à prendre pour atteindre les objectifs européens de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de développement des énergies décarbonées et comprend des mesures qui portent sur la planification, la mise en œuvre, les ressources et la coopération internationale en matière de technologie énergétique. Deux axes apparaissent clairement : à court terme le renforcement de la recherche pour réduire les coûts et améliorer les performances des technologies existantes ; à plus long terme le soutien au développement d'une nouvelle génération de technologies à faible intensité carbonique. Les actions à réaliser doivent se concentrer sur : la compétitivité des technologies (en l'occurrence des nouvelles technologies en matière d'énergies renouvelables), le stockage, la durabilité, l'énergie de fusion (ITER) et le développement des réseaux transeuropéens de l'énergie.

Simultanément, la Commission travaille à l'établissement d'un cadre législatif dans les domaines de la sécurité nucléaire et de la gestion des déchets radioactifs. Concernant la sûreté, le traité Euratom prévoit expressément que l'établissement de normes de base est une compétence de l'UE, et en filigrane que les Etats concernés restent souverains sur la sûreté nucléaire de manière générale.

Le 27 mars, les ministres de l'UE ont endossé un projet visant à définir des critères communs pour des tests de sécurité menés sur les réacteurs de l'Union. Plusieurs pays européens et le commissaire lui-même ont plaidé ce même jour pour que les Etats voisins de l'UE (Russie, Turquie…) tirent aussi les conséquences de la crise nucléaire, en soulignant que la sécurité nucléaire va au-delà des frontières.

Le deuxième enjeu sur lequel l'UE s'est prononcée est celui des déchets nucléaires. En novembre 2010, la Commission a présenté un projet de directive sur la gestion des déchets nucléaires, qui imposerait aux Etats membres d'établir, avec un délai de 4 ans (son adoption est prévue pour 2011) des programmes nationaux planifiant la mise en œuvre de centres de stockage définitifs.

Pour résumer donc, le renouveau de l'énergie de fission (notamment) au travers du "SET plan" pose les grandes orientations sur la sûreté et sur la gestion des déchets nucléaires, avec des applications spécifiques par pays.


Touteleurope.eu : Après Fukushima, quel est l’avenir de l’industrie nucléaire en Europe ?

C.B. : Je partage votre point de vue, selon lequel il y aura bien sûr un "après-Fukushima". Il faudra que le monde du nucléaire en général en tire toutes les leçons, c'est un postulat de base.

Ceci étant dit, il est important de rappeler quelques éléments de base. Tout d'abord, le besoin en énergie primaire va croître avec la population mondiale et avec l'augmentation générale du niveau de vie, qui s'accompagne d'une augmentation de la demande en énergie primaire. Ce constat nous amène à réfléchir à des moyens de produire massivement de l'électricité.

Deuxièmement, avec la politique énergétique actuelle, la consommation de charbon, de pétrole et  de gaz irait croissante, rejetant de plus en plus de gaz à effet de serre. Si l'on regarde le cycle total de vie (création, transport, utilisation, destruction), la production de GES par kilowattheure la plus faible concerne l'énergie centrée sur les barrages hydroélectriques, puis sur le nucléaire, puis sur les énergies dites "vertes" (solaire, éolien…), et enfin sur les énergies fossiles (gaz, charbon, pétrole). L'étude provient de l'OCDE (voir ci-dessous).

 



Ces ressources fossiles, ainsi que l'uranium, vont devenir rares et s'éteindront au maximum d'ici un siècle et demi. Mais à la différence du charbon, du gaz ou du pétrole, nous avons une solution pour utiliser l'uranium plus longtemps : les réacteurs "de 4e génération" à neutrons rapides qui seront déployés à partir de 2050. L'énergie d'origine nucléaire reste donc le meilleur moyen de produire massivement de l'énergie électrique en produisant peu de GES, en préservant la ressource et de manière durable.

Les leçons de Fukushima sont en train d'être tirées au niveau international et européen, de manière extrêmement contrastée. La Chine (13 réacteurs en service, 30 en construction et 70 supplémentaires prévus d'ici 2020) examine la sûreté de ses réacteurs et attend une réponse de ses autorités de sûreté au courant de l'été, mais le président Hu Jintao a réaffirmé que l'énergie nucléaire lui paraissait être une excellente source d'approvisionnement. L'Inde (20 réacteurs en service, 7 en construction) a pour objectif de passer de 4 à 40% de nucléaire dans sa part d'énergie. Les Etats-Unis ont exigé un réexamen complet des centrales américaines, avec un rapport complet d'ici six mois. La Russie tire aussi les conséquences de ce qui s'est passé.

Quels sont les pays européens qui utilisent l'énergie nucléaire? Retrouvez le comparatif de Toute l'Europe.


Au niveau européen, où en sommes-nous ? L'UE a préconisé des tests de résistance et affiché une volonté de futures normes de sûreté communes pour l'Europe. Pour le Commissaire européen à l'énergie Gunther Oettinger, "le nucléaire va rester une source d'approvisionnement à court, à moyen et à long-terme". Il y a donc un certain réalisme vis-à-vis de l'énergie nucléaire.

L'Italie a décidé un moratoire d'une année dans son calendrier du nucléaire, avec un référendum à l'été. Le pays avait déjà mené un tel référendum après Tchernobyl en novembre 1987, qui avait entraîné l'arrêt de la production d'électricité nucléaire. La Suisse a suspendu le renouvellement de centrales nucléaires, il s'agit a priori plutôt d'un moratoire. L'Allemagne a annoncé la fermeture temporaire des 7 centrales construites avant 1980 (les plus anciennes), puis Mme Merkel a affirmé "plus tôt on sortira du nucléaire mieux ce sera", sans pour autant afficher de calendrier précis et ajoutant : "la sortie ne se fera que lorsque les prix de l'électricité renouvelable seront abordables et les infrastructures suffisantes". Le Royaume-Uni poursuit ses projets : quatre réacteurs EPR seront mis en service en 2018. La République tchèque, qui était en train de négocier avec la Russie, semble se remettre en question, mais on ne sait pas trop s'il s'agit du nucléaire lui-même ou du type de réacteurs.

Enfin, la position française a été extrêmement claire : la production d'énergie nucléaire n'est pas remise en cause. Il faut cependant réexaminer (ce que l'Autorité de Sûreté Nucléaire, ASN, fait déjà annuellement) l'ensemble des réacteurs nucléaires français à la lumière de Fukushima. Cinq axes doivent être examinés en priorité : les risques d'inondation, de séisme, de perte d'alimentation électrique, de perte du refroidissement, ainsi que la gestion opérationnelle des situations accidentelles. L'ASN doit proposer un cahier des charges sous un mois, conduire un examen installation par installation et en toute transparence, et rendre les premières conclusions fin 2011.

 

 

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Nucléaire : l'Europe s'interroge (15/03/11) - Touteleurope.eu