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Christine Macel : "Sous le communisme, l'art d'Europe de l'Est ne pouvait pas être engagé"

Actualité 05.07.2010

Jusqu'au 7 juillet, le Centre Pompidou propose une exposition sur les artistes d'Europe centrale et orientale. Vingt ans après la chute du mur, "Les Promesses du Passé" revisite l'histoire de l'ancien bloc communiste. La commissaire de l'exposition, Christine Macel, nous explique sa démarche, entre discontinuité historique et critique du modernisme.

 

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Touteleurope.fr : L’exposition "Les promesses du passé" interroge la notion d’histoire faite, selon la formule de Walter Benjamin, d’événements discontinus. En quoi l’histoire des pays d’Europe centrale et orientale est-elle emblématique de cette conception ?

Christine Macel : Il s’agit d’une question méthodologique sur la manière dont on aborde l’histoire de l’art, et l’histoire au sens large. Selon cette idée ancienne, qui commence avec Walter Benjamin dans son texte "Sur le concept d’histoire", et se développe ensuite en France avec l’école des annales (Fernand Braudel) et plus tard avec Manuel de Landa, l’histoire n’est pas linéaire comme on nous l’enseigne, mais faite de bifurcations, d’arabesques, de reprises… et certaines choses en germe dans le passé peuvent tenir leurs promesses plus tard.L'exposition "Les promesses du passé" est ouverte au public du 14 avril au 7 juillet au Centre Pompidou, et suivie de débats et conférences à 19h30, en Petite salle ou Espace 315 selon les séances.


En Europe de l’Est communiste en particulier, beaucoup de personnes ont eu l’impression d’être "en dehors de l’histoire", de vivre un "temps suspendu", et ont eu un très fort sentiment de discontinuité dans leur vécu quotidien. Et ce, de manière répétitive dans les différents pays, malgré l’hétérogénéité du "bloc de l’Est". Ceci m’est ainsi apparu comme un principe central dans la narration de cette exposition. La muséographie reflète ainsi ce principe avec la ligne brisée, fragmentée, qu’a créée l’artiste polonaise Monica Sosnowska.

Aujourd’hui, 20 ans après la chute du Mur, on voit l’émergence d’une soi-disant nouvelle Europe à l’Est. Or l’histoire des artistes de ces pays est mal connue, en tout cas en France. On voit surtout émerger, après les années 2000, une jeune génération d’artistes qui évoque des figures tutélaires totalement inconnues à l’Ouest. Il m’a semblé qu’il était temps qu’on travaille sur ce qui est, finalement, le plus proche de nous… à l’heure de la mondialisation on va en Chine, en Amérique latine, sans tellement s’interroger sur cette Europe de l’Est, à cause d’une idéologie de l’Ouest qui nous a modelés. Et on s’en rend compte aujourd’hui avec le recul.


TLE : Peut-on définir un art d’Europe centrale et orientale ? Quels en seraient ses caractéristiques ? Ses thèmes de prédilection ? En quoi se distinguerait-il/s’opposerait-il à l’art "occidental" ?

C. M. : Non, on ne peut pas dire qu’il existe un art d’Europe de l’Est et un art de l’Europe de l’Ouest. Tout d’abord, d’un point de vue politique l’Europe de l’Est n’existe plus depuis 20 ans. Et ça n’était qu’un concept politique : au niveau artistique il y a eu beaucoup de différences sous le communisme. Certains de ces artistes étaient en dialogue, d’autres non, ça dépendait des périodes et des pays. Justement cette exposition remet en cause le concept d’Europe de l’Est.

Evidemment, en raison du contexte historique et social de l’époque, on a des positions et des courants de sensibilité singuliers de la part de ces artistes, qu’on ne retrouve pas sous les démocraties libérales. Parmi ces points communs, l’héritage du modernisme (jusqu’au surréalisme), à la fois revisité au niveau de ses utopies et remis en cause à travers un courant "anti-art".

On a eu des pratiques "anti-art" bien spécifiques à cette ancienne Europe de l’Est (c’est d’ailleurs un terme qu’on n’emploie pas en France pour parler de l’art des années 50 et 60), comme en ex-Yougoslavie avec Mangelos ou en Tchécoslovaquie avec Július Koller. On y retrouve aussi une dimension critique et ironique par rapport au mysticisme…


TLE : Les artistes de l’Europe de l’Est étaient-ils particulièrement engagés ?

C.M. : Non, pas du tout ! C’est un cliché de croire que l’art de l’ancienne Europe de l’Est est politique ou engagé… Quand vous vivez sous l’oppression, avec l’impossibilité de vous exprimer dans l’espace public, vous ne pouvez pas vous engager ! Il y a quelques dissidents, en particulier dans le champ des arts plastiques, mais ils sont loin d’être majoritaires et essaient plutôt de maintenir leur sphère de pratique à tout prix malgré la censure. Dans l’un des régimes les plus durs par exemple, la Roumanie, Grigorescu était contraint de travailler dans sa cuisine. Dans d’autres pays plus souples comme la Yougoslavie on n’était pas forcément obligé de se battre pour préserver son espace de travail.

Il ne faut donc pas croire qu’on trouvait des artistes engagés qui sortaient dans la rue pour dénoncer le communisme ! Par contre, il y avait des gestes qu’on peut qualifier de micro-politiques, avec des micro-agencements, des micro-performances qui, dans le contexte où elles étaient produites, prenaient une dimension politique.


TLE : Y a-t-il, pour cet art, un "avant" et un "après" chute du Mur ?

C .M. : Oui bien sûr ! 1989 était un changement radical, avec ensuite une période de transition de laquelle les artistes d’Europe de l’est sont désormais sortis depuis une dizaine d’années, en se tournant notamment vers le libéralisme.

Ce qui a également changé, c’est que les jeunes générations d’artistes ont pu devenir internationales, globales, cosmopolites très rapidement. Et elles ont justement permis de faire connaître les artistes des années 50 à 70 alors plus ou moins connus… certains d’entre eux avaient pu venir à la biennale de Paris ou à la Documenta de Kassel, donc les choses n’étaient pas aussi figées qu’on l’imagine, il y avait des liens. Mais il est vrai que l’apparition de jeunes générations issues de l’ancienne Europe de l’Est sur la scène internationale est flagrante, comme on peut le voir cette année par exemple à la biennale de Berlin.

1989 n’a pas simplement été l’année de la chute du mur, mais aussi l’apparition de problèmes liés à l’écologie… une nouvelle conscience globale s’est installée, et un discours plus directement politique est apparu avec le "tournant social" : plusieurs artistes se sont intéressés aux réalités sociales, aux rapports de déséquilibres entre les anciens mondes coloniaux et les pays émergents comme l’Amérique latine, l’Asie…

Or les pays de l’Europe de l’est font partie de ces nouveaux acteurs et apportent, pendant les ères Thatcher ou Mitterrand, une conscience des problématiques socio-politiques un peu différente de l’Ouest. Aujourd’hui les frontières s’élargissent à nouveau, avec par exemple la biennale d’Istanbul…


TLE : Une pièce présente les échanges artistiques entre Paris et l'Europe de l'Est… quelle forme ont pris ces échanges ?

C.M. : On voulait montrer qu’il y avait eu des échanges jusque dans les années 1980, à travers notamment la biennale de Paris ou des critiques d’art comme Pierre Restany… Etrangement, c’est au moment de la chute du Mur qu’il y a eu le moins d’échanges, le moins de visibilité pour ces artistes qui ont maintenant 60 ans et plus. On a voulu rétablir cette histoire, pour la mémoire de ceux qui l’ont connue ou non. Et on a donc voulu souligner ces échanges… pour qu’ils continuent aussi !

 

 

En savoir plus :

 

Les promesses du passé - Centre Pompidou