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Changement climatique : l'Europe est-elle à la hauteur ?

Synthèse 30.11.2018 Vincent Lequeux

Objectifs d’énergies renouvelables, réduction du CO2, marché carbone… depuis plusieurs années, l’Union européenne a mis en œuvre un vaste panel de mesures pour lutter contre le changement climatique. Mais face à l’urgence, peut-elle aller plus loin ?

Climat : l'Europe est-elle à la hauteur ?

Vue aérienne de la mine de charbon de Belchatow, en Pologne. Crédits : dzika_mrowka / iStock

L'urgence climatique

Le 8 octobre dernier, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) rendait un nouveau rapport alarmant. Celui-ci détaillait l'impact d'une hausse des températures au-delà de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, tout en constatant qu'un réchauffement de 1°C avait déjà eu lieu. Celui-ci se poursuivrait, selon le GIEC, au rythme de 0,2°C tous les dix ans : avec un tel scénario, la limite de 1,5°C pourrait être dépassée bien avant le milieu du siècle. L'organisation appelait ainsi les Etats à réduire leurs émissions de CO2 de 45% d'ici 2030 et atteindre la "neutralité carbone" (autant de CO2 émis que capturé) en 2050.

L'Europe entendra-t-elle cet avertissement ? En ratifiant l'Accord de Paris de 2015 (COP21), elle s'est engagée à tout mettre en œuvre pour limiter le réchauffement mondial à moins de 2°C, voire moins de 1,5°C d'ici à 2100. Et dès 2009, l'Union européenne adoptait le "paquet 2020", engageant les Etats membres à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20% par rapport à 1990, à atteindre 20% d'énergies renouvelables dans leur mix énergétique pour 2020 et à améliorer l’efficacité énergétique de 20% d’ici 2020. Des objectifs qui, à deux ans de l'échéance, sont en passe d'être atteints. Malgré une légère remontée de 2016 à 2017, les émissions européennes de 2017 sont inférieures de 20% à celles de 1990. Quant aux énergies renouvelables, elles représentaient 17% de la consommation des Européens en 2016.

De bons résultats à attribuer à la politique climatique européenne ? "En partie", estime Patrick Criqui, directeur de recherche émérite au CNRS, même si cette amélioration est aussi liée "aux impacts de la crise économique et à la désindustrialisation" qui ont frappé le continent ces dix dernières années. Une crise qui a pu aussi avoir des impacts négatifs sur le climat "en réduisant les investissements et l'innovation nécessaires à la transition énergétique", tempère Thomas Pellerin-Carlin, chef du centre Energie de l'Institut Jacques Delors. Et celui-ci ajoute que si la désindustrialisation a bien eu lieu en France, elle n'est pas visible dans beaucoup de pays européens : "la part de l’industrie dans le PIB de l'UE est restée stable depuis plusieurs années". Les prochaines années permettront donc de confirmer ou non la trajectoire prise par l'Union européenne.

Vers une neutralité carbone ?

Forte de ce succès, l'Union européenne a relevé une partie de ses objectifs. Une partie du paquet "Energie propre", adoptée par le Parlement européen en octobre 2018 et qui devrait être entérinée en janvier, porte l'objectif d'énergies renouvelables à 32% d'ici 2030. Celui-ci était jusque-là de 27%, en vertu du cadre européen adopté en 2014. Même chose pour l'efficacité énergétique, dont l'objectif (non contraignant et plus difficile à mesurer) est passé de 27% à 32,5% pour 2030. Si l'Union européenne a ainsi maintenu un engagement climatique constant, certains émettent toutefois des inquiétudes sur le moyen terme. "Il n'est pas du tout évident que les trajectoires actuelles permettent d'atteindre les objectifs 2030", juge ainsi Patrick Criqui.

Quant à viser la neutralité carbone d'ici 2050, comme le proposent la Commission européenne, le Parlement européen ou encore la France (la Suède et la Finlande visent même 2045), elle n'y semble pas encore tout à fait prête. Dans sa stratégie à long terme publiée le 28 novembre, la Commission identifie sept axes sur lesquels agir pour y parvenir : efficacité énergétique, énergies renouvelables, mobilité, compétitivité et économie circulaire, infrastructures et interconnexions, bioéconomie et puits de carbone naturels, et enfin captage et stockage du carbone. Autant de secteurs clés qui demandent des transformations d'ampleur pour atteindre un profil "Zéro Emissions Nettes". Vaste sujet, dont l'exécutif européen compte qu'il soit efficacement traité par les Etats membres et leurs entreprises.

La Commission européenne a proposé de consacrer au moins 20% du budget 2014-2020 de l'UE, soit 180 milliards d'euros, à la protection du climat.

Le charbon de la discorde

Or ceux-ci ne montrent pas tous la même implication dans le domaine de la transition énergétique. Début novembre, 10 pays dont la France avaient demandé à la Commission que cette stratégie soit "crédible et détaillée" pour servir de base à une discussion efficace. Ce qui signifie que les 18 autres membres n'ont pas souhaité le faire. Parmi eux, le Royaume-Uni bien sûr, qui s'apprête à quitter l'UE et ne sera plus lié par les engagements climatiques européens. Mais aussi l'Allemagne, qui représente 21% des émissions européennes de GES et dont 40% de la production électrique vient du charbon. Un sujet sur lequel le pays compte pourtant avancer, avec la publication attendue d'un plan de sortie du charbon, prévu à l'automne mais repoussé à février. Enfin la Pologne, qui accueille la COP24 du 2 au 14 décembre, reste elle aussi très dépendante de cette source d'énergie.

Berlin, Varsovie, Prague ou encore Budapest s'opposent également à une réévaluation des objectifs d'émissions pour 2030, contrairement à ce qui a pu être fait pour les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique. "Tant que la question de la sortie du charbon ne sera pas traitée en Allemagne, il ne sera pas possible de s'entendre au niveau européen sur des objectifs plus ambitieux", prévient Carole Mathieu, responsable des politiques européennes de l'énergie et du climat à l'Institut français des relations internationales (IFRI). Et "quand bien même on parviendrait à réhausser ces objectifs européens, encore faudrait-il être capable d'impulser des trajectoires d'évolution des systèmes énergétiques qui permettent de les tenir", ajoute Patrick Criqui. Telle était pourtant l'intention du président de la Commission Jean-Claude Juncker dans son discours sur l'état de l'Union le 12 septembre dernier, lorsqu'il déclarait que relever l'objectif à 45 % de réduction des GES pour 2030 était "valable scientifiquement" et "politiquement nécessaire".

Des instruments à améliorer

Parmi les outils dont dispose l'Union européenne, le marché du carbone est l'un des plus emblématiques. Instauré en 2005, il délivre aux producteurs d’électricité et aux industries lourdes européennes des quotas d'émissions de CO2, qu'elles peuvent ensuite vendre ou acheter selon leurs besoins. Après une longue période d'inefficacité en raison de son prix trop bas, il semble que les réformes entreprises aient permis de le redresser. Anticipant la mise en œuvre d'une réforme votée en février et qui ne sera appliquée que l'an prochain, le prix de la tonne de CO2 a atteint 25 euros en août 2018, soit cinq fois plus qu'en mai 2017. Le marché est toutefois frappé depuis septembre par une forte volatilité des prix. Pour Carole Mathieu, consolider cette tarification du carbone doit ainsi être le "chantier prioritaire" de la politique climatique européenne. En y ajoutant notamment un prix plancher du carbone pour éviter cette volatilité et "donner un signal suffisamment robuste aux décideurs industriels pour déclencher des investissements dans les technologies bas carbone", estime Patrick Criqui, qui doute cependant qu'un tel instrument, par nature instable, puisse accompagner des objectifs européens très ambitieux.

Responsables d'un quart des émissions européennes de GES, les transports sont également encadrés par l'UE. D'ici à 2050, l'UE entend ainsi réduire de 60% ces émissions liées aux transports par rapport aux niveaux de 1990. Après avoir réglementé depuis vingt ans les émissions automobiles, aériennes et maritimes, elle tente de s'attaquer à celles des poids lourds. Malheureusement, note Patrick Criqui, le nombre de kilomètres parcourus par les usagers et la consommation d'énergies associées augmente à nouveau dans toute l'Europe. Dans le secteur du bâtiment par ailleurs, les pays européens ont identifié la rénovation thermique comme une dimension clé, mais là aussi "la mise en œuvre s'avère relativement difficile", remarque le chercheur.

Du local au global

Autre piste à poursuivre, selon Thomas Pellerin-Carlin : s'appuyer sur les villes et les communautés locales, "moins perméables aux lobbys" et donc "beaucoup plus promptes que les gouvernements nationaux à s'engager dans la lutte contre le changement climatique". L'Union européenne a commencé à le faire avec des initiatives comme la Convention des maires de l'UE, qui coalise les collectivités volontaires pour atteindre les objectifs climatiques européens. Ou encore avec le futur règlement sur la gouvernance de l'énergie, qui demande aux Etats de consulter collectivités locales et associations avant d'élaborer des plans nationaux énergie-climat pour 2019.

Enfin, si l'Union européenne est en pointe dans les négociations internationales sur le climat, elle est moins cohérente lorsqu'il s'agit de signer des accords commerciaux avec des pays peu exigeants en matière d'environnement. D'où les propositions de mécanismes d'ajustement aux frontières, dont celle formulée par l'économiste américain William Nordhaus d'une taxe forfaitaire à l'importation, qui pourrait être appliquée aux pays qui ne respecteraient pas l'Accord de Paris. L'Europe est également peu présente dans le financement de projets de développement durable à l'étranger. Elle pourrait pourtant "faire davantage pour aider le pourtour méditerranéen et oriental à mettre en œuvre de tels projets", juge ainsi Carole Mathieu. D'autant que son action est un vecteur important de changement : si l'Europe ne génère que 10% des émissions mondiales de GES, elle représente "20% de la richesse mondiale et 30% des publications scientifiques", rappelle Thomas Pellerin-Carlin. "S'appuyer sur ce poids économique et cette capacité d'innovation permet de travailler avec les autres continents pour y développer des solutions propres", préconise ainsi le chercheur. Autant de défis à relever pour la future équipe qui composera la Commission et le Parlement européens après les élections de 2019.