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Ce qui se passe en Roumanie est "hors de la philosophie politique européenne"

Vidéo 29.10.2018 Jules Lastennet

Après la Pologne et la Hongrie, la Roumanie est à son tour dans le viseur des institutions européennes pour des atteintes à l'Etat de droit, à l'indépendance de la justice et à la lutte anticorruption. Pour Cristian Preda, eurodéputé indépendant roumain interrogé par Toute l'Europe, il faut agir sans attendre pour éviter que la situation "n'empire de manière irréversible".

Hasard du calendrier, la Première ministre roumaine Viorica Dancila et le président Klaus Iohannis sont intervenus à quelques jours d'intervalle en octobre devant le Parlement européen. Entre les deux dirigeants, un gouffre politique que la teneur de leurs interventions a une nouvelle fois illustré. En effet, lorsque Mme Dancila, cheffe d'un gouvernement de coalition de centre-gauche a martelé, le 3 octobre, qu'elle n'était pas là pour "rendre des comptes à qui que ce soit", M. Iohannis, chef de l'Etat conservateur a le 23 octobre joué la carte de la sobriété, assurant les Européens de sa détermination à défendre l'Etat de droit que l'exécutif est accusé de bafouer.

Après la Pologne et la Hongrie, l'UE est donc confrontée à un nouvel Etat membre dont la politique ne respecte par les valeurs fondatrices européennes. "Il est encore temps d'inverser la situation", a déclaré Frans Timmermans, le vice-président de la Commission européenne, en première ligne sur les questions d'Etat de droit. Solennel et ferme, le dirigeant néerlandais, qui appartient à la même famille sociale-démocrate que Viorica Dancila, ajoute que le gouvernement roumain n'a, à ce jour, pas répondu aux "inquiétudes" de la Commission européenne.

Violation des valeurs de l'UE : comment fonctionne la procédure de sanctions (article 7) ?

Limiter la lutte anticorruption

Comme l'explique Cristian Preda, eurodéputé roumain indépendant et affilié au Parti populaire européen (droite), "le principal objectif du gouvernement, c'est de limiter la lutte anticorruption". La direction générale anticorruption, créée en 2005 alors que la Roumanie s'apprêtait à entrer dans l'UE, est à cet égard particulièrement visée par le pouvoir. Probablement car son action a été extrêmement efficace, aboutissant à la condamnation d'un Premier ministre, Victor Ponta (gauche), et de très nombreux autres responsables politiques de premier plan.

Liviu Dragnea, dirigeant du Parti social-démocrate roumain (PSD), a lui-même été condamné par la justice, pour abus de pouvoir et fraude électorale, l'empêchant de devenir Premier ministre. Certains y verront un acte de représailles : Laura Codruta Kövesi, procureure en chef de la direction générale anticorruption, qualifiée d'"héroïne" par Cristian Preda, a été poussée à la démission en mai.

Revenir au temps du communisme

Mais au-delà des intérêts propres du parti au pouvoir et de ses dirigeants, "il y a quelque chose de plus profond", explique l'eurodéputé roumain. L'exécutif veut "revenir au temps du communisme et des premières années post-communistes", lorsque "le politique contrôlait la justice". Avec l'entrée dans l'UE, "on avait l'espoir que ce problème serait résolu", soupire Cristian Preda.

Les gouvernements populistes de l'Union européenne

Une résolution sur la situation en Roumanie doit être soumise au vote des eurodéputés en novembre. Cristian Preda dit espérer qu'elle sera adoptée, car la réponse de Bruxelles et Strasbourg "doit aller vite". Il ne faut pas "attendre que la situation empire vraiment de manière irréversible pour intervenir", insiste-t-il. Car en Roumanie, comme en Pologne et en Hongrie, vis-à-vis desquelles il soutient aussi les procédures de sanction, il convient de garder à l'esprit que nous sommes "hors de la philosophie politique européenne". Les personnalités au pouvoir estiment avoir "l'appui populaire" et par conséquent être autorisées à "faire ce qu'elles veulent". Mais disposer d'un soutien populaire n'autorise pas toutes les dérives : "on ne peut pas faire jouer la règle majoritaire contre l'Etat de droit", résume Cristian Preda.

Les 6 et 7 octobre, le gouvernement roumain a organisé un référendum visant à inscrire dans la constitution roumaine l'interdiction du mariage homosexuel (qui n'est actuellement pas autorisé). Le "oui" l'a emporté avec plus de 90% des suffrages, mais le scrutin n'a pu être entériné, faute d'avoir suscité un minimum de 30% de participation. Dénoncé par le président Iohannis, le référendum a également été critiqué par de nombreuses personnalités politiques en Europe, dont le groupe des socialistes et démocrates au Parlement, auquel appartient pourtant le PSD roumain.