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Catherine Wihtol de Wenden : "L'esprit de Schengen ne fonctionne plus"

Actualité 06.05.2011

Mercredi 4 mai, la Commission européenne a finalement avalisé la demande franco-italienne, qui vise à modifier les accords de Schengen pour faciliter le rétablissement temporaire de contrôles aux frontières nationales. Pour la politologue Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste des migrations internationales, cette proposition de réforme remet totalement en cause l'esprit de Schengen.

 

 

Catherine Wihtol de Wenden est docteur en Science politique de Sciences Po. Depuis 2002, elle préside le Comité de recherche "Migrations" de l'Association Internationale de Sociologie. Juriste et politiste elle a mené de nombreuses enquêtes de terrain sur les relations entre les migrations et la politique en France. Elle interviendra lundi 9 mai à partir de 19h30 lors du débat "Les nouvelles routes migratoires en Europe", dans le cadre du festival Transeuropa à Paris.

Touteleurope.eu : Que vous inspire la proposition de réforme des accords de Schengen ?

Catherine Wihtol de Wenden : Les accords de Schengen étaient fondés sur la solidarité des politiques migratoires entre les pays européens, face à l'arrivée des migrations irrégulières mais aussi des demandeurs d'asile.

C'est donc tout l'esprit de Schengen qui est en jeu : à la fois la libre circulation intérieure une fois qu'on a pénétré dans un pays européen et le contrôle renforcé des frontières extérieures. Ces accords contiennent une clause de sauvegarde, qui a été mise en œuvre par la France pour des raisons de "sécurité intérieure" face à la décision italienne de délivrer des titres de séjour de six mois aux Tunisiens de Lampedusa, donc une forme d'asile territorial.

On a déjà appliqué cette clause de suspension de la libre circulation, par exemple au moment de la coupe du monde de Football en France, parce que l'on craignait des débordements. Est-ce que l'arrivée de 20 000 Tunisiens mérite pour autant une remise à plat des accords de Schengen ? On peut se poser la question.


Touteleurope.eu : Les pays du Sud de l'Europe se plaignent régulièrement du manque de solidarité européenne sur la gestion des migrations. Ne faut-il pas réformer Schengen ?

C. W. de W. : Le vrai problème est que pour l'instant, on a laissé des pays du Sud seuls se débrouiller avec leurs migrants. La solidarité des pays du Nord de l'Europe est très faible, parce qu'ils ne sont pas concernés directement.

Aujourd'hui, c'est l'Italie qui a du faire face à l'arrivée de Libyens et de Tunisiens à Lampedusa, et la Grèce se voit renvoyer en permanence, au titre des accords de Dublin II, l'ensemble des demandeurs d'asile qui ont pénétré en Europe via la Grèce. L'Espagne elle-même est particulièrement concernée par l'arrivée de Tunisiens et de Marocains, notamment dans les îles Canaries. Les autres pays européens laissent faire, il y a un défaut de solidarité, l'esprit de Schengen ne fonctionne plus.

Peut-être qu'il faut effectivement revoir cette idée de contrôle au large des frontières, avec des "super garde-frontières" dans les pays extra-européens... est-ce la politique à mettre en oeuvre ? Ne faudrait-il pas plutôt aider l'Europe du Sud à faire face, avec des financements accrus, à l'accueil des arrivants dans de meilleures conditions, compte tenu des crises économiques et d'autres catastrophes qui peuvent les amener ?

Cette politique de contrôle extérieur n'est pas nécessairement la plus efficace. Le budget de Frontex a été porté à 90 millions d'euros en 2010, mais qu'a fait l'institution, mis à part secourir quelques personnes en mer...?


Touteleurope.eu : Les récentes tensions franco-italiennes ne s'inscrivent-elles pas dans une évolution générale de l'opinion européenne, de plus en plus portée vers les partis et discours populistes anti-immigration ?

C. W. de W. : Cette tendance correspond à la fois au retour au souverainisme des pays européens qui, pour répondre à leurs opinions publiques, annoncent qu'ils vont désormais contrôler eux-mêmes leurs frontières et ne pas laisser le système européen le faire. On revient ainsi à l'Etat nation, à la souveraineté nationale...

 

"On revient à l'Etat nation, à la souveraineté nationale"

Ceci montre aussi les limites de la tendance des pays, qui trouvaient ce système peu efficace, à traiter directement avec les pays du Sud. La France a environ 17 accords bilatéraux de contrôle des frontières avec les pays du Sud, l'Italie en avait conclu notamment avec la Libye et avec la Tunisie... Or ces accords étaient signés d'homme à homme plutôt que d'Etat à Etat : lorsque MM. Ben Ali ou Kadhafi ont commencé à voir leur pouvoir menacé, la police a mis moins de zèle à respecter les accords conclus, ce qui montre leur fragilité.

A nouveau, la solution réside peut-être plus dans l'aide fournie à l'Europe du Sud, plutôt que dans ce type d'accords bilatéraux très fragiles, marchandés d'homme à homme, ou dans un système de contrôle européen renforcé qui a très fortement montré ses limites, avec ses internements, ses patrouilles en Méditerranée...


Touteleurope.eu : Cette évolution vous paraît-elle durable et dangereuse ?

C. W. de W. : Durable je ne sais pas, mais dangereuse surement ! On est dans un climat qui ressemble un peu à l'entre-deux-guerres, le retour des idées d'extrême droite est très fort, et c'est lui qu'il faut combattre, plus que l'immigration.

Ces idées ont été un cancer pour l'Europe depuis la fin du XIXe siècle, qui ont mené à la 1ère et à la 2e guerre mondiale. Il faut être très vigilant face à ce retour et je ne suis pas sûre que nos gouvernements le soient.

Enfin, tous les travaux d'économistes, aussi bien de l'OCDE que l'étude de M. Chojnicki sur les coûts et avantages de l'immigration, montrent que tous les pays d'accueil en sont bénéficiaires en faisant appel à l'immigration dans les secteurs où il y a pénurie de main d'œuvre. Ainsi la politique migratoire correspond à une rationalité très précise du point de vue économique.


Touteleurope.eu : Les conditions de vie des migrants en Europe ont-elles empiré ?

C. W. de W. : C'est difficile à dire. La situation des migrants pendant les années 1960-1970 était d'une très grande précarité, beaucoup vivaient dans des bidonvilles… Aujourd'hui il y a des conditions de grande détresse : le problème des sans-papiers est notamment crucial dans la façon de traiter l'immigration, parce que les individus "n'existent" pas véritablement, donc ils ne peuvent pas véritablement participer comme citoyens, consommateurs, acteurs. C'est une vie "entre parenthèses" assez dramatique. Pour autant, si l'on compare aux années 1960-1970 leur situation matérielle est à peu près équivalente voire meilleure. Mais il n'y a pas de volonté politique forte pour améliorer le vivre ensemble, notamment dans les banlieues urbaines.


Touteleurope.eu : Que sont les "nouvelles" routes migratoires en Europe ?

C. W. de W. : Ces nouvelles routes dépendent beaucoup des fermetures de frontières. Par exemple, si la frontière entre le Maroc et l'Algérie est fermée, les personnes qui viennent de l'Afrique subsaharienne vont passer plutôt par la Turquie. De même, les jeunes qui souhaitent partir suite aux révolutions arabes le font désormais des environs de Djerba, et non plus via le Cap-Bon et Lampedusa, qui sont trop contrôlés.

Les Balkans sont devenus des routes très empruntées, la Turquie également (à tel point que la Grèce a menacé il y a quelques mois de construire un mur en Thrace), le monde russe est aussi un lieu de passage très important depuis l'Asie, d'où toute une discussion sur les visas entre l'Europe et la CEI.


Touteleurope.eu : Quel est l'impact des révolutions arabes et des changements démocratiques sur ces migrations ?

C. W. de W. : Ces révolutions ont provoqué de nouveaux afflux : on le savait déjà, mais certains ont ainsi découvert que la Libye était un grand pays d'immigration ! Il y a à peu près 800 000 migrants de travail en Libye, et beaucoup sont repartis chez eux. De Tunisie sont arrivées en Italie à peu près 28 000 personnes, mais la Tunisie a du faire face au retour de quelque 200 000 Tunisiens qui travaillaient en Libye. Il y a aussi des retours d'Egyptiens, de Marocains chez eux.

"On a mesuré l'importance des migrations Sud-Sud, contre l'image déformée consistant à dire : 'ils veulent tous venir en Europe'"


Beaucoup de personnes ont récemment quitté la Libye pour revenir chez eux. C'est un type de flux migratoires qui n'avait pas du tout été prévu, mais qui a montré la différence des situations migratoires selon les pays arabes : on a vu que les Egyptiens migraient plutôt vers le Golfe et la Libye, que les Tunisiens, les Marocains ou les Subsahariens ne venaient pas seulement en Europe mais en Libye. On a donc mesuré l'importance des migrations Sud-Sud dans la région, contre l'image déformée consistant à dire : "ils veulent tous venir en Europe", et je crois que c'est très important comme enseignement.

A moyen terme, on ne peut pas prévoir les conséquences du changement démocratique sur les migrations vers l'Europe. Si les gens considèrent que les révolutions sont porteuses d'espoir, ils ne vont pas migrer. S'ils considèrent qu'elles ne vont rien changer, il y aura toujours des candidats à l'immigration.

 

 

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Espace Schengen : la Commission entre dans le débat - Touteleurope.eu

Carte de l'espace Schengen - Touteleurope.eu