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Catherine Trautmann : "L'élection de François Hollande est une opportunité politique pour l'Europe"

Vidéo 07.07.2012

Catherine Trautmann est députée européenne, membre de l'Alliance progressiste des Socialistes et Démocrates au Parlement européen, et présidente de la délégation des socialistes français au Parlement. Très impliquée dans la campagne de François Hollande à l'élection présidentielle, elle revient, dans un entretien accordé à Touteleurope.eu le lendemain des résultats, sur une soirée de victoire, et sur les principaux dossiers européens qui vont occuper les premiers mois du quinquennat du nouveau président de la République française.

 

Touteleurope.eu : Vous avez activement participé à la campagne de François Hollande. Quel a été votre premier sentiment dimanche 6 mai à l'annonce des résultats ?

Catherine Trautmann : Une émotion intense, parce qu'il est vrai que jusqu'au bout je partageais ce sentiment, avec beaucoup de militants, de sympathisants, de Français qui se demandaient si nous allions effectivement pouvoir fêter cette victoire. Je pense que la période Sarkozy a été une période de pression, de tension, et que finalement cette fête montrait aussi que les gens avaient besoin de retrouver de la convivialité, une manière simple de regarder les autres, de s'accepter comme Français et d'avoir un rapport plus détendu à la politique, moins distant. Et François Hollande va être un président qui va à la fois avoir cette capacité de travail intense et cette proximité. Et je crois que ce sera sa force.

Son autre qualité, et il l'a démontré lors de cette campagne, c'est une conviction mais aussi une ténacité, une maîtrise du temps. Nous entrons tout de suite dans les choses concrètes et sérieuses, qui ont aussi été préparées pendant cette campagne, et donc nous aurons besoin de cette constance et de cette détermination dont il a fait preuve.

Touteleurope.eu : François Hollande sera un président socialiste dans une Europe majoritairement conservatrice. Va-t-il réussir à imposer en Europe le changement qu'il souhaite pour la France ?

Catherine Trautmann : Il a dit qu'il le souhaitait, qu'il pouvait en représenter l'opportunité, et je pense que c'est exact. C'est la raison pour laquelle je pense qu'il est indispensable qu'il continue d'affirmer sa position de départ. Elle doit être discutée. Elle ne doit pas être amoindrie, puisqu'il reste l'élection législative et qu'elle va également compter dans l'expression politique de François Hollande.

Les Français lui donnent la légitimité et la force de s'adresser à ses partenaires européens sur sa volonté de changer l'orientation européenne, de ne pas avoir seulement un agenda de croissance, mais une vraie stratégie de croissance, et de poser les questions qui doivent être posées et qui sont liées à l'engagement français de ratifier, ou non, le pacte de stabilité.

Il s'agit notamment de la question de la résolution de la dette souveraine des Etats membres. Nous voyons, avec les résultats des élections en Grèce, marquées par l'entrée d'un parti néo-nazi au parlement grec, mais aussi avec la chute du gouvernement néerlandais du fait de l'extrême droite, ou encore le score de l'extrême droite en France, qu'il y a en Europe une dérive populiste. C'est une question centrale. Or la façon dont on demande un effort, et en particulier un effort fiscal, aux citoyens européens, est une question de justice sociale. Sans assurance, et sans garantie, de justice sociale et fiscale en Europe, il n'y aura pas d'issues pour sortir de cette crise. C'est un des éléments centraux dans le message de François Hollande.

Nous devons donc trouver une meilleure solution. Aujourd'hui, ce qui est particulièrement incompréhensible, c'est que la Banque centrale européenne (BCE) prête à des banques qui elles-mêmes prêtent aux Etats membres, mais à des taux plus élevés que ceux auxquels elles-mêmes empruntent à la BCE ! Ce n'est pas normal. Dès lors qu'il y a transfert de souveraineté, il faut que les Etats membres en aient un juste retour. Or il n'est pas complet. Cela pose un problème politique.

Il y a ensuite un déséquilibre dans l'Union européenne entre les pays du Nord et les pays du Sud, les premiers allant mieux que les seconds. On se rappelle de l'expression d'Angela Merkel qui avait parlé du "Club Med". Il y a aujourd'hui une difficulté structurelle dans le marché unique européen. Sans résolution de cette disparité, sans changement de stratégie pour l'ensemble de l'Union, pour la zone euro, mais aussi pour l'Allemagne, on ne résoudra pas non plus cette disparité. Et cela est porteur de conflits entre pays membres.

Donc je crois que la stratégie de François Hollande, qui consiste à dire "je souhaite que nous nous entendions avec l'Allemagne de façon privilégiée, mais nous avons une responsabilité commune, celle de faire des propositions efficaces, qui apportent des réponses aux questions", est la bonne. Il faut donc partir de la formulation des questions, et il faut discuter avec Madame Merkel, avec le gouvernement allemand qui est en fin de course.

Je comprends d'ailleurs que Madame Merkel soit inquiète que l'élection de François Hollande la conteste dans les orientations qu'elle a voulu défendre et imposer dans l'Union européenne. Il est clair que François Hollande, qui était isolé au départ, qui a dû faire face, sans pouvoir répondre sur le même terrain, à certaines critiques ou à certaines attaques, a depuis été rejoint par de nombreuses personnalités. Jusqu'où sont-ils prêts à reconnaître la stratégie de François Hollande ... c'est ce qu'il va pouvoir tester. C'est donc une période très critique pour le début de son quinquennat.

J'ai le sentiment que cette élection est une rupture, qui permet de rattraper ce qui s'est passé en 2002 et en 2007, qui nous redonne de l'espoir, notamment par son investissement pour la jeunesse. Et puisqu'il a déjà fallu commencé à préparer ce début de quinquennat, les choses vont se poursuivre, en s'accélérant et en s'intensifiant mais on a le sentiment que François Hollande a déjà pris ses marques, et il les a prises alors qu'il était dans la dernière phase de sa campagne. Et ceux qui n'ont pas mesuré ce qui était en train de se passer vont se rendre compte qu'ils se sont trompés.

Touteleurope.eu : D'après vous, comment vont réagir les partenaires européens de François Hollande à la présentation de son memorundum ?

Catherine Trautmann : Tout n'a pas été évoqué publiquement pour le moment. Il faut laisser à François Hollande le soin de pouvoir discuter, avec certains interlocuteurs, de certains des sujets, du rythme, de la forme que peut prendre cette négociation. Il y a un temps de prise de contacts, qui est absolument indispensable et qui est une condition de réussite pour la suite.

Il est normal qu'il n'y ait pas de publicité autour de sa proposition de memorundum. Elle sera connue en temps opportun. Mais ce qu'il souhaite, c'est pouvoir l'adresser à ses partenaires dans de bonnes conditions.

Touteleurope.eu : Angela Merkel a invité dès le soir du 6 mai François Hollande à lui rendre visite à Berlin. Sur quels sujets porteront leurs premiers échanges ?

Catherine Trautmann : Je pense que l'ordre du jour sera assez dense, sur la renégociation du traité budgétaire, sur la démarche et sur le contenu de l'initiative de François Hollande sur la croissance, étant donné que pour lui ce n'est pas cosmétique mais que c'est bien un vrai changement de politique. Il y aura donc discussion sur ces points.

Il y a ensuite bien sûr toutes les autres questions, sur la politique extérieure de l'Union, sur l'état des relations franco-allemandes et comment elles peuvent s'intensifier. François Hollande a parlé d'un nouveau traité de l'Elysée, ce serait une occasion. Il est assez stimulant de voir comment il serait possible de ré-inspirer cette relation parce qu'elle n'a pas été, je pense, et de l'avis de nombreux interlocuteurs allemands, aussi positive et aussi confiante qu'elle aurait dû l'être.

Ce qui m'a frappé lors de la période, que j'ai pu suivre de manière non pas étroite mais tout de même continue, de la relation franco-allemande entre François Mitterrand et Helmut Kohl, c'est que même si il y avait des tensions, il y avait toujours une issue. Et ce qui m'a frappé c'est que le directoire Merkel-Sarkozy s'est composé avec une position de faiblesse de la France face à l'Allemagne, avec des concessions faites de manière excessive, et que Nicolas Sarkozy a d'ailleurs reconnu lorsqu'il a couru derrière François Hollande pour parler de la BCE. Je pense que c'est aussi pour cela que c'est compliqué pour Madame Merkel puisque le président sortant avait dit qu'il n'en parlerait pas. Cette fin de campagne a donc un peu troublé les interlocuteurs.

Mais il y a intérêt, il y a eu un intérêt dans la presse allemande, dans la population ; et il y a des sujets sur lesquels nous pourrons transformer l'essai. Il est évident que le travail qui est réalisé au SPD (parti social-démocrate allemand), avec les organisations syndicales et le Parti socialiste français, sur une stratégie industrielle et le retour à une économie de production, sera un test pour voir si on s'en tient à un aménagement du marché unique ou si on se dote véritablement d'une volonté et des moyens d'avoir un développement sectoriel, le soutien au développement de nouveaux produits etc. Ce sont les conditions pour créer de nouveaux emplois. La perte d'emplois en France a été énorme (350 voire 400 000 emplois), et elle explique en partie le chômage des jeunes.


Si on ne répond pas en liant la question de l'emploi, la résorption du chômage, la localisation de l'activité industrielle en Europe, et la question du marché, nous n'aurons pas les bonnes solutions. Ce qui sans doute sera différent de ce dont on a la pratique habituellement sur le plan européen, c'est que l'on a plusieurs dispositifs mais que la solution de continuité entre eux n'est pas toujours la meilleure. Or, ce qui est intéressant avec les perspectives financières c'est de considérer l'ensemble et de voir comment on peut optimiser, trouver des recettes nouvelles, notamment avec la taxe sur les transactions financières, qui trace la route de la sortie de crise. Ce ne se fera pas du jour au lendemain bien sûr mais cela permettra d'envoyer un message très clair aux contribuables et aux marchés.

Touteleurope.eu : Quelle place François Hollande va-t-il accorder aux Affaires européennes dans son gouvernement ?

Catherine Trautmann : La décision qui lui revient de composer son gouvernement donnera l'idée de la façon dont il veut investir cette question. Son début de quinquennat est marqué par cette crise et ce besoin de solutions durables, qui concernent très concrètement la vie quotidienne comme le prix de l'énergie, la façon dont on peut se déplacer, les conditions d'accès à la mobilité, l'accès au très haut débit pour Internet etc. On se rend compte que ces questions sont stratégiques et qu'elles vont occuper tout le quinquennat.

Je pense que le Premier ministre, aux côtés du président, va avoir un rôle important, et qu'il faut une mobilisation de tous les ministères qui sont concernés par les questions européennes : transport, santé, aménagement du territoire, énergie, industrie, recherche, enseignement supérieur, formation professionnelle tec. Il faut que cet ensemble puisse fonctionner et travailler avec un ministère des Affaires européennes qui ne doit pas, à mon sens, être un ministère seulement technique et diplomatique.

Nous avons besoin de politiques en Europe, et ce sont les politiques qui changeront la crédibilité de nos dirigeants européens. Je le pense depuis un certain temps déjà, car les citoyens ont besoin de comprendre comment cela fonctionne, de voir qu'on obtient des résultats, même dans une période où la droite est majoritaire, et que l'Europe est forcément le terrain sur lequel on peut lutter contre les effets négatifs de la mondialisation, et que l'euro a continué à protéger, au lieu de mettre en péril, notre équilibre économique et monétaire.

Nous avons une marge de progrès significative, mais il faut être clair parce que les Européens qui se sont détournés l'ont fait aussi sur la vision et la compréhension d'une Europe exclusivement orientée vers la libéralisation et vers une compétitivité, qui va certainement être également discutée dans le cadre de la stratégie de croissance, définie dans un certain nombre de textes uniquement par le contrat de travail, la remise en cause de l'âge de la retraite, la réduction du montant ou du niveau des pensions, et la réduction des dépenses publiques par des coupes dans les services publics.

C'est un peu la pensée unique, dont nous avons vu qu'elle nous amenait là où nous sommes. Faut-il prôner encore de manière plus austère une pensée qui nous a mis en échec ? Très sincèrement, c'est là que les citoyens ont raison de dire "si c'est cela, nous n'y croyons pas". Il y a aujourd'hui une attente de justice, d'efficacité et de clarté.


Je pense que la compétitivité doit être d'abord organisée sur la mobilisation des compétences des salariés dans les Etats membres ; la possibilité d'avoir un développement différencié en fonction des régions et de la situation de nos Etats ; la recherche et l'innovation et notamment, avec la mise en place du brevet unique européen, la valorisation de tout ce qui nous permet de retrouver la pole position que nous avions eu par exemple sur les technologies du mobile à une époque.

Nous avons perdu notre avantage compétitif, et il faut analyser pourquoi. Je pense que c'est parce que nous avons prétendu orienter l'économie contre la réalité. Et aujourd'hui, quand je vois les commentaires des Américains sur les élections en France, en Grèce, et sur la situation en Europe, leur inquiétude c'est la récession, leur attente c'est la croissance, parce qu'ils ne peuvent pas porter seuls, avec les émergents, la croissance dans le monde. Mais au-delà de ce message américain, il y a aussi une expression d'intérêts des Chinois.

L'élection de François Hollande est une opportunité politique.