Derniers articles publiés

Brexit : quelles conséquences pour les deux Irlande ?

Question-Réponse 11.09.2020 Vincent Lequeux

Depuis l'annonce de sa sortie de l'Union européenne, le Royaume-Uni a fait face à de multiples crises internes. En tête des préoccupations : la situation délicate de l'Irlande du Nord, dont l'histoire récente est marquée par 30 années de guerre civile.

Drapeau Irlande - Royaume-Uni

Crédits : Fredex8 / iStock

Pourquoi y a-t-il deux Irlande ?

L'île d'Irlande se trouve sous la domination du Royaume-Uni depuis 1801 et la signature de l'Acte d'Union. Cet accord historique entérine le rattachement du Royaume d'Irlande, à majorité catholique, au Royaume-Uni principalement protestant, et alors déjà composé de l'Angleterre et de l'Ecosse. Déjà présent en Irlande, le sentiment antibritannique va dès lors s'accentuer, débouchant en 1916 sur l'insurrection de Pâques, premier pas vers la guerre d'indépendance qui commencera en 1919.

C'est finalement en 1921, au terme d'un conflit sanglant, que les autorités britanniques décident de partitionner l'île. Au nord, la petite enclave d'Ulster – l'Irlande du Nord – où cohabitent une majorité de protestants et une minorité de catholiques. Au sud, la République indépendante d'Irlande, habitée majoritairement par des catholiques.

L'Irlande se voit ainsi dotée de deux parlements, l'un à Dublin, l'autre à Belfast. Cependant, cette partition ne sera jamais acceptée par les nationalistes catholiques. De son côté, la majorité protestante d'Irlande du Nord, considérant les catholiques comme des traîtres potentiels, les relèguent au statut de citoyens de seconde zone, multipliant les discriminations économiques, sociales et politiques.

A la fin des années 1960, la répression brutale d'une manifestation pacifique organisée par la NICRA (le mouvement pour les droits civiques d'Irlande du Nord), marque le début de 30 années de guerre civile en Ulster entre les unionistes favorables au rattachement à la Grande-Bretagne et les républicains partisans d'une réunification des deux Irlande.

Parmi les épisodes les plus violents de cette époque, surnommée "Troubles", le dimanche sanglant ou "Bloody Sunday" de l'année 1972. Ce dimanche de janvier, treize catholiques sont tués par des parachutistes britanniques, alors qu'ils manifestaient dans la ville de Derry contre une loi permettant à l'armée de procéder à des emprisonnements arbitraires.

A la suite de cet épisode tragique, l'IRA (l'armée républicaine irlandaise), dont certains membres entretiennent des liens étroits avec le Sinn Féin (parti républicain d'Irlande du Nord), multiplie les actes terroristes, notamment pour infléchir la politique du gouvernement britannique envers les prisonniers politiques républicains. L'opposition de Margaret Thatcher à tout compromis sur cette question débouche en 1984 sur un attentat perpétré à Brighton, alors que cette dernière se rendait au congrès du Parti conservateur.

La Première ministre britannique en réchappe de justesse. Et le dialogue reprend la même année entre Londres et Dublin. Un premier pas vers la paix est fait avec la signature de l'Accord de Hillsborough. Il sera suivi d'une série de nouveaux accords aboutissant, en 1997, au cessez-le-feu de l'IRA. Quelques mois plus tard, l'espoir d'un retour à la paix se confirme avec la signature de l'Accord du Vendredi saint, le 10 avril 1998.

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : en bleu, l'Ecosse et l'Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l'Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.
Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : en bleu, l'Ecosse et l'Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l'Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.
 

Qu'est-ce que l'accord du Vendredi saint ?

L'accord du Vendredi saint, ou "Good Friday", signé par le Premier ministre britannique Tony Blair et son homologue irlandais Bertie Ahern, ainsi que les leaders des principaux partis unionistes et nationalistes le 10 avril 1998, met un terme à 30 années de conflit, qui ont causé la mort de près de 3 500 personnes. Ce processus de paix a notamment été rendu possible par une coopération "intense et permanente entre Londres et Dublin", expliquait en 2017 Philippe Cauvet, spécialiste de l'Irlande à l'université de Poitiers, dans un entretien à Toute l'Europe. "C'est notamment l'appartenance commune des deux Etats à l'Union européenne depuis 1973 qui a joué un rôle important", notait le professeur.

L'accord du Vendredi saint prévoit le désarmement de l'IRA, l'abolition de la revendication territoriale de la République d'Irlande sur l'Irlande du Nord, ou encore la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de s'identifier et d'être accepté en tant qu'Irlandais, ou Britannique, ou les deux. A l'instar des "démocraties consociatives", ce traité a également permis à l'Irlande du Nord de s'auto-administrer en élisant un gouvernement dirigé par un Premier ministre, et une Assemblée composée à la fois de nationalistes et d'unionistes.

Comment est administrée l'Irlande du nord ?

La dévolution du pouvoir en Irlande du Nord (pour permettre l'auto-administration de la province) est singulière dans l'espace britannique puisqu'elle est basée sur la volonté de pacifier les relations entre les deux communautés nationaliste et unioniste.

Son objectif est d'orchestrer un partage du pouvoir afin "d'éviter qu'une majorité n'exerce seule le pouvoir à l'encontre de l'autre", explique Philippe Cauvet. Le Parlement est ainsi élu selon le strict principe de la proportionnalité, et l'exécutif est également partagé entre unionistes et nationalistes.

Catholiques et protestants jouissent ainsi d'un droit de véto qu'ils peuvent utiliser si un texte législatif leur semble contraire à leurs intérêts. La constitution d'un gouvernement passe donc par la création de coalitions perpétuelles, dominées par le Sinn Féin pour les nationalistes et le Parti unioniste démocrate (DUP) pour les unionistes.

Pourquoi les Nord-irlandais ont-ils dit non au Brexit ?

En juin 2016, 51,9 % des Britanniques font le choix de quitter l'UE, déclenchant ainsi le processus du Brexit, alors que 55,9 % des Nord-Irlandais votent contre.

Selon Philippe Cauvet, ce rejet du Brexit en Ulster cacherait toutefois une réalité contrastée. En effet, "l'adhésion d'une partie de la communauté unioniste à l'Europe ne s'explique pas par les mêmes motivations que l'adhésion des nationalistes", explique-t-il.

"Chez les nationalistes, notamment chez les modérés du SDLP, le Parti social-démocrate et travailliste, l'Europe est vue comme un changement majeur, notamment parce qu'elle a apporté une meilleure protection de leurs droits fondamentaux (…). Elle a aussi consacré l'ouverture de la frontière avec la République d'Irlande, donc une forme de rapprochement avec Dublin". En revanche, chez les unionistes les plus modérés, l'adhésion à l'UE serait motivée d'abord "par un pragmatisme plus que par une véritable conviction pro-européenne".

Les unionistes plus radicaux, quant à eux, ont fait campagne pour le "Leave" en 2016, assimilant le processus d'intégration européenne à "une dilution du lien avec Londres".

Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord
Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord

Brexit : tous les événements depuis le référendum

Qu'est-ce que le Brexit ?

Comment le Brexit a-t-il mis en péril la situation entre les deux Irlande ?

Dans un discours prononcé le 25 juillet 2016 à Belfast, la Première ministre britannique Theresa May avait fait resurgir la menace d'un rétablissement d'une frontière physique entre les deux Irlande, alors que celle-ci est devenue quasiment invisible depuis 1998. L'ancienne cheffe de l'exécutif déclarait ainsi que "personne ne souhaite le retour des frontières du passé", mais que le Brexit rendait la libre circulation entre les deux Irlande "intenable".

La sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne pourrait donc mettre en danger l'accord du Vendredi Saint. Le retour à une frontière physique pourrait également entraver la circulation des 30 000 personnes qui voyagent chaque jour d'un côté et de l'autre de l'île, ainsi que les échanges commerciaux, qui s'élèvent à 39 millions d'euros par an entre les deux parties de l'île.

Les accords de sortie conclus avec l'UE par Theresa May en novembre 2018, puis par le nouveau Premier ministre Boris Johnson le 17 octobre 2019, se sont donc particulièrement attachés à éviter le rétablissement d'une frontière dure entre les deux Irlande.

Que contient l'accord de sortie entré en vigueur le 1er février 2020 ?

Après la période de transition, qui se terminera le 31 décembre 2020, l'accord conclu entre Boris Johnson et les Européens prévoit que l'Irlande du Nord continue à appliquer une partie de la réglementation européenne.

Sauf si, d'ici là, un nouvel accord est trouvé. Ou bien, à l'inverse et contre toute attente, si le Royaume-Uni décidait de ne plus respecter ses engagements. C'est en effet le projet du gouvernement britannique, qui a présenté une "loi sur le marché intérieur" en septembre 2020. Celle-ci lui permettrait de revenir unilatéralement sur certaines dispositions concernant le statut de l'Irlande du Nord et le régime des aides d'Etat.

Brexit : en revenant sur l'accord de sortie, le Royaume-Uni assume d'enfreindre le droit international "de manière spécifique et limitée"

Si l'accord s'applique en revanche, les marchandises produites en Irlande du Nord pourront ainsi continuer d'entrer dans l'UE sans contrôle, tandis que les produits importés en Irlande du Nord depuis le reste du Royaume-Uni ou de pays tiers - et ayant vocation à être vendus sur le marché européen - seront contrôlés aux points d'entrée de l'Irlande du Nord, et non pas à la frontière avec la République d'Irlande.

Quatre ans après la fin de la période de transition, l'assemblée d'Irlande du Nord pourra quant à elle décider de reconduire ou d'abandonner les règles européennes.

Si cette dernière décide de les reconduire avec une majorité intercommunautaire simple, rassemblant unionistes et nationalistes, ou avec 60 % des voix mais au moins 40 % d'approbation des nationalistes et des unionistes, ces règles seront appliquées pendant huit autres années, avant un nouveau vote de l'assemblée sur la question. En cas d'approbation sans que l'une de ces deux conditions soit remplie, la reconduction aura lieu pour quatre ans, avant un nouveau vote.

Enfin, si les membres de l'assemblée décident d'abandonner les règles européennes, celles-ci seront maintenues deux ans, le temps de trouver une solution alternative... ou non. Dans ce dernier cas de figure, un rétablissement de la frontière entre les deux Irlande ne serait plus exclu.

Brexit : l'accord de sortie "Johnson/UE" en 8 points clés

Qu'est-ce que le "backstop" ?

Afin d'éviter le retour d'une frontière physique entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord à l'issue du Brexit, les négociateurs s'étaient accordés en novembre 2018 sur une solution provisoire, appelée "filet de sécurité" ou "backstop".

Tant qu'aucun accord commercial alternatif respectant la libre circulation entre les deux Irlande n'aurait été trouvé, l'Ulster et tout le reste du Royaume-Uni seraient ainsi restés dans une union douanière avec l'UE. Les Britanniques auraient continué d'appliquer de nombreuses règles européennes (sanitaires, fiscales, environnementales, etc.), de telle sorte que la mise en œuvre de contrôles à la frontière avec la République d'Irlande n'aurait pas été nécessaire.

Les parlementaires britanniques ont massivement rejeté cet accord à trois reprises. L'accord conclu entre Boris Johnson et les Européens supprime et remplace le "backstop".