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Brexit : quelles conséquences pour les deux Irlande ?

Question-Réponse 30.10.2019

Depuis l'annonce de sa sortie de l'Union européenne, le Royaume-Uni doit faire face à de multiples crises internes. En tête des préoccupations : la situation délicate de l'Irlande du Nord, pour laquelle certains s'inquiètent d'une remise en question de l'équilibre trouvé après 30 années de guerre civile. Un équilibre que l'accord de sortie conclu le 17 octobre entre Bruxelles et Londres vise à maintenir.

Drapeau Irlande - Royaume-Uni

Crédits : Fredex8 / iStock

Pourquoi y a-t-il deux Irlande ?

L'île d'Irlande se trouve sous la domination du Royaume-Uni depuis 1801 et la signature de l'Acte d'Union. Cet accord historique entérine le rattachement du Royaume d'Irlande, à majorité catholique, au Royaume-Uni principalement protestant, et alors déjà composé de l'Angleterre et de l'Ecosse. Déjà présent en Irlande, le sentiment antibritannique va dès lors s'accentuer, débouchant en 1916 sur l'insurrection de Pâques, premier pas vers la guerre d'indépendance qui commencera en 1919.

C'est finalement en 1921, au terme d'un conflit sanglant, que les autorités britanniques décident de partitionner l'île. Au nord, la petite enclave d'Ulster – l'Irlande du Nord – où cohabitent une majorité de protestants et une minorité de catholiques. Au sud, la République indépendante d'Irlande, habitée majoritairement par des catholiques.

L'Irlande se voit ainsi dotée de deux parlements, l'un à Dublin, l'autre à Belfast. Cependant, cette partition ne sera jamais acceptée par les nationalistes catholiques. De son côté, la majorité protestante d'Irlande du Nord, considérant les catholiques comme des traîtres potentiels, les relègueront au statut de citoyens de seconde zone, multipliant les discriminations économiques, sociales et politiques.

A la fin des années 1960, la répression brutale d'une manifestation pacifique organisée par la NICRA (le mouvement pour les droits civiques d'Irlande du Nord), marquera le début de 30 années de guerre civile en Ulster entre les unionistes favorables au rattachement à la Grande-Bretagne et les républicains partisans d'une réunification des deux Irlande.

Parmi les épisodes les plus violents de cette époque, surnommée "Troubles", le dimanche sanglant ou "Bloody Sunday" de l'année 1972. Ce dimanche de janvier, treize catholiques sont tués par des parachutistes de l'armée britannique, alors qu'ils manifestaient dans la ville de Derry contre une loi permettant à l'armée anglaise de procéder à des emprisonnements arbitraires.

A la suite de cet épisode tragique, l'IRA (l'armée républicaine irlandaise), dont certains membres entretiennent des liens étroits avec le Sinn Féin (parti républicain d'Irlande du Nord), multipliera les actes terroristes, notamment pour infléchir la politique du gouvernement britannique envers les prisonniers politiques républicains. L'opposition farouche de Margaret Thatcher à tout compromis sur cette question débouchera en 1984 sur un attentat perpétré à Brighton, alors que cette dernière se rendait au congrès du Parti conservateur.

La Première ministre britannique en réchappe de justesse. Et le dialogue reprend la même année entre Londres et Dublin. Un premier pas vers la paix est fait avec la signature de l'Accord de Hillsborough. Il sera suivi d'une série de nouveaux accords aboutissant, en 1997, au cessez-le-feu de l'IRA. Quelques mois plus tard, l'espoir d'un retour à la paix se confirme avec la signature de l'Accord du Vendredi saint, le 10 avril 1998.

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : en bleu, l'Ecosse et l'Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l'Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : en bleu, l'Ecosse et l'Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l'Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.

Qu'est-ce que l'accord du Vendredi saint ?

L'accord du Vendredi saint, ou "Good Friday", signé par le Premier ministre britannique Tony Blair et son homologue irlandais Bertie Ahern, ainsi que les leaders des principaux partis unionistes et nationalistes le 10 avril 1998, met un terme à 30 années de conflit, qui ont entrainé près de 3 500 morts. Ce processus de paix a notamment été rendu possible par une coopération "intense et permanente entre Londres et Dublin", expliquait Philippe Cauvet dans un entretien à Toute l'Europe en juin 2017.  "C'est notamment l'appartenance commune des deux Etats à l'Union européenne depuis 1973 qui a joué un rôle important", notait le professeur d'études irlandaises et britanniques à l'université de Poitiers.

L'accord du Vendredi saint prévoit le désarmement de l'IRA, l'abolition de la revendication territoriale de la République d'Irlande sur l'Irlande du Nord, ou encore la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de s'identifier et d'être accepté en tant qu'Irlandais, ou Britannique, ou les deux. A l'instar des "démocraties consociatives", ce traité a également permis à l'Irlande du Nord de s'auto-administrer en élisant un gouvernement dirigé par un Premier ministre, et une Assemblée composée à la fois de nationalistes et d'unionistes.

Comment est administrée l'Irlande du nord ?

La dévolution du pouvoir en Irlande du nord (pour permettre l'auto-administration de la province) est singulière dans l'espace britannique puisqu'elle est basée sur la volonté de pacifier les relations entre les deux communautés nationaliste et unioniste.

Son objectif est d'orchestrer un partage du pouvoir afin "d'éviter qu'une majorité n'exerce seule le pouvoir à l'encontre de l'autre". Le Parlement est ainsi élu selon le strict principe de la proportionnalité, et l'exécutif est également partagé entre unionistes et nationalistes.

Catholiques et protestants jouissent ainsi d'un droit de véto qu'ils peuvent utiliser si un texte législatif leur semble contraire à leurs intérêts. La constitution d'un gouvernement passe donc par la création de coalitions perpétuelles, dominées par le Sinn Féin pour les nationalistes et le Parti unioniste démocrate (DUP) pour les unionistes.

Pourquoi les Nord-irlandais ont-ils dit non au Brexit ?

En juin 2016, 51,9 % des Britanniques font le choix de quitter l'UE, déclenchant ainsi le processus du Brexit, alors que 55,9 % des Nord-Irlandais votent contre.

Selon Philippe Cauvet, ce rejet du Brexit en Ulster cacherait toutefois une réalité contrastée. En effet, "l'adhésion d'une partie de la communauté unioniste à l'Europe ne s'explique pas par les mêmes motivations que l'adhésion des nationalistes", expliquait-t-il.

"Chez les nationalistes, notamment chez les modérés du SDLP, le Parti social-démocrate et travailliste, l'Europe est vue comme un changement majeur, notamment parce qu'elle a apporté une meilleure protection de leurs droits fondamentaux (…). Elle a aussi consacré l'ouverture de la frontière avec la République d'Irlande, donc une forme de rapprochement avec Dublin". En revanche, chez les unionistes les plus modérés, l'adhésion à l'UE serait motivée d'abord "par un pragmatisme plus que par une véritable conviction pro-européenne".

Les unionistes plus radicaux, quant à eux, ont fait campagne pour le "leave" en 2016, assimilant le processus d'intégration européenne à "une dilution du lien avec Londres".

Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord


Qu'est-ce que le Brexit peut changer pour les deux Irlande ?

Dans sa volonté d'orchestrer un "Brexit dur", qui signifierait une sortie du pays du marché unique européen, Theresa May avait fait resurgir la menace d'un rétablissement d'une frontière physique entre les deux Irlande, alors que celle-ci est devenue quasiment invisible depuis 1998. Dans un discours prononcé le 25 juillet 2016 à Belfast, la Première ministre britannique déclarait ainsi que "personne ne souhaite le retour des frontières du passé", tout en soulignant que la libre circulation entre les deux Irlande est désormais "intenable", le Brexit ayant transformé la frontière irlandaise en une bordure extérieure de l'UE.

Selon Tony Blair en mai 2017, la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne pourrait donc mettre en danger l'accord du Vendredi Saint, alors qu'il est absolument "vital de le maintenir". Le retour à une frontière physique pourrait également entraver la circulation des 30 000 personnes qui voyagent chaque jour d'un côté et de l'autre de l'île, ainsi que les échanges commerciaux, qui s'élèvent à 39 millions d'euros par an entre les deux parties de l'île. De plus, l'Irlande du Nord, vaste terre agricole, perdrait le bénéfices des fonds européens qui financent actuellement son agriculture à hauteur de 90 %.

Les accords de sortie conclus en novembre 2018, puis le 17 octobre, limitent considérablement la possibilité du rétablissement d'une frontière dure entre les deux Irlande. Même si un no deal, une sortie sans accord du Royaume-Uni de l'UE, reste possible... Ce qui devrait en théorie aboutir immédiatement au rétablissement d'une frontière physique.

Un référendum sur la réunification de l'Irlande a-t-il des chances d'aboutir ?

Face à ces multiples menaces et dès l'annonce du résultat du référendum sur le Brexit en juin 2016, le Sinn Féin, qui compte désormais 27 députés à l'Assemblée contre 28 pour le Parti unioniste démocrate (DUP), annonce sa volonté d'organiser un référendum sur la réunification de l'Irlande. Une revendication qui aurait "peu de chances d'aboutir voire aucune à court terme", estimait en juin 2017 le professeur Philippe Cauvet. Ce dernier rappelait en effet que "depuis l'accord de 1998, il faut, pour qu'il y ait réunification, un référendum commun et simultané au nord et au sud, avec une majorité de part et d'autre". Or "il n'y a aucune chance pour que, ne serait-ce qu'en Irlande du Nord, il y ait une majorité de la population qui accepte cette réunification".

En effet, les clivages entre les deux communautés demeurent très forts. "Si la situation est stable en Irlande du Nord, on ne peut pas dire qu'il y ait une réconciliation entre les deux communautés. Le niveau de violence a baissé, chacune a les même droits et devoirs que l'autre mais elles ne se sont toujours pas mises d'accord sur un projet politique commun", précisait M. Cauvet. De plus, l'incapacité des unionistes du DUP et des nationalistes du Sinn Féin à former une coalition de gouvernement depuis les dernières élections législatives de mars 2017 démontrait selon lui "l'extrême polarisation" qui existe dans la vie politique nord-irlandaise.

En septembre 2018, l'idée d'une réunification des deux Irlande commençait néanmoins à faire sens pour une frange de l'opinion publique irlandaise.

Un retour des violences est-il possible ?

Depuis les dernières élections législatives de mars 2017, les deux principaux partis d'Irlande du nord, le Sinn Féin ainsi que le DUP, divisés sur des enjeux cruciaux comme celui de la tenue d'un référendum sur la réunification de l'Irlande, ne parviennent donc pas à former un gouvernement.

Ce scrutin, fruit du départ anticipé du vice-Premier ministre du Sinn Féin Martin McGuinness, a été marqué par un résultat très serré et inédit entre les deux grands partis de la province. Le record du Sinn Féin, qui n'a obtenu qu'un siège de moins que le DUP, s'expliquerait par le scandale financier qui avait éclaboussé Arlene Foster, l'ancienne Première ministre unioniste d'Ulster, mais aussi par les craintes des effets du Brexit.

Pour Philippe Cauvet en juin 2017, ce résultat historique serait "le symptôme d'un système à bout de souffle". Deux ans plus tard, aucune entente n'a été trouvée entre les deux partis. Et si la situation perdure, ce sera en effet à Londres de reprendre le contrôle administratif de l'Irlande du Nord selon le principe historique du "Direct Rule", qui s'était déjà appliqué pendant les 30 années de guerre civile. Une situation qui risquerait de raviver un sentiment antibritannique dans la région.

D'autant plus que d'après le professeur d'études irlandaises et britanniques à l'université de Poitiers, également interrogé par le journal Libération en mars 2017, "une partie de la jeunesse nord-irlandaise, qui n’a pas connu les Troubles, se tourne vers des groupes extrémistes dissidents qui rejettent les principes du processus de paix".

Enfin, selon lui, la menace d'une fin des subventions européennes dans cette région marquée par de nombreuses difficultés économiques "recréerait un terreau socio-économique très favorable aux tensions intercommunautaires".

Qu'est-ce que le "backstop", solution proposée par l'UE pour éviter le retour d'une frontière et finalement écartée ?

Afin d'éviter le retour d'une frontière physique entre la République d'Irlande et l'Irlande du Nord à l'issue du Brexit, les négociateurs se sont accordés en novembre 2018 sur une solution provisoire, appelée "filet de sécurité" ou "backstop". Tant qu'aucun accord commercial alternatif respectant la libre circulation entre les deux Irlande n'aurait été trouvé, l'Ulster et tout le reste du Royaume-Uni seraient ainsi restés dans une union douanière avec l'UE. Les Britanniques auraient continué d'appliquer de nombreuses règles européennes (sanitaires, fiscales, environnementales, etc.), de telle sorte que la mise en œuvre de contrôles à la frontière avec la République d'Irlande n'aurait pas été nécessaire. Les parlementaires britanniques ont massivement rejeté cet accord à trois reprises.

Que contient le nouvel accord de sortie proposé le 17 octobre 2019  ?

Le nouvel accord conclu entre Boris Johnson et les Européens contient une alternative au "backstop", qui a été supprimé. Après la période de transition, qui se terminera le 31 décembre 2020 ou 2022 si elle prolongée (une seule prolongation de deux ans possible), l'accord prévoit que l'Irlande du Nord continue d'appliquer, dans tous les cas, une partie de la réglementation européenne. Cela pour éviter le rétablissement d'une frontière physique entre les deux Irlande : les marchandises produites en Irlande du Nord pourront entrer dans l'UE sans contrôles, et les produits provenant du reste du Royaume-Uni ou de pays tiers ayant vocation à être vendus dans le marché unique seront contrôlés dans les points d'entrée en Irlande du Nord, donc en mer d'Irlande.

Quatre ans après la fin de la période de transition, l'assemblée d'Irlande du Nord pourra décider de reconduire ou d'abandonner les règles européennes. Si cette dernière décide de les reconduire avec une majorité intercommunautaire simple, rassemblant unionistes et nationalistes, ou avec 60 % des voix mais au moins 40 % d'approbation des nationalistes et des unionistes, ces règles seront appliquées pendant huit autres années, avant un nouveau vote de l'assemblée sur la question. Avec une approbation l'emportant à la majorité simple sans pour autant remplir une de ces deux conditions, la reconduction aura lieu pour quatre ans, avant un nouveau vote.

Si les membres de l'assemblée décident d'abandonner les règles européennes, celles-ci seront maintenues deux ans, le temps de trouver une solution alternative... ou non. Dans ce dernier cas de figure, un rétablissement de la frontière entre les deux Irlande ne serait donc pas à exclure.

Cet accord doit cependant être validé par le Parlement britannique ainsi que par le Parlement européen. Le parti unioniste d’Irlande du Nord (DUP), sur lequel reposait il y a peu encore la majorité du gouvernement conservateurs à la Chambre des communes, lui reproche d'instaurer un traitement différencié entre l'Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni.

Le 22 octobre, les députés britanniques donnent leur accord de principe sur la loi de transposition de l'accord de retrait dans le droit britannique (Withdrawal Agreement Bill). Ils refusent toutefois de l'étudier de manière accélérée, ce que souhaitait Boris Johnson pour rendre possible une sortie avec accord le 31 octobre.

Un report de la date du Brexit jusqu'au 31 janvier 2020, demandé par le Premier ministre comme l'y contraignait la loi Benn, est finalement adopté par les Vingt-Sept le 28 octobre. Et le lendemain, la Chambre des communes approuve l'organisation d'élections anticipées le 12 décembre. Un scrutin qui devrait avoir lieu avant que les députés ne se prononcent de nouveau sur l'accord. Et qui, selon les partis qui le remporteront, laisse la voie ouverte à toutes les options : validation de l'accord, no deal, second referendum, annulation du Brexit...

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