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Blatter, le roi déchu qui laisse un football mondial sclérosé

Actualité 12.06.2015

Bien avant sa démission, le 2 juin dernier, Sepp Blatter incarnait toutes les dérives et dysfonctionnements du football moderne. Connues depuis des années, les pratiques pour le moins douteuses de la FIFA, la Fédération internationale des associations de football, ont (enfin) été rendues publiques. Il s'agit même d'un flot quasi ininterrompu de scandales de corruption et de malversation qui fait aujourd'hui vaciller la si puissante institution sur ses bases.

Sepp Blatter

Corruption organisée

En 17 ans de règne incontesté, Sepp Blatter a accumulé beaucoup de soutiens, et quelques ennemis, de plus en plus lassés par ses méthodes. L'Europe et l'UEFA, la fédération européenne de football, font partie de ces derniers. Mais pendant tout ce temps, par impuissance ou indulgence coupable, personne n'a osé tacler la FIFA et son président au-dessus du genou. Depuis la fin mai, c'est chose faite. Ironie du sort, c'est des Etats-Unis – pays globalement désintéressé des affaires footballistiques – que le cyclone est arrivé. Il aura même fallu l'implication du FBI et l'impudence d'un juge de Brooklyn sans complexe pour enfin s'attaquer au système Blatter. Et les révélations ont fait l'effet d'une bombe, faisant état d'une corruption généralisée, de pots-de-vin permanents ou d'autres accords sous le manteau, notamment avec des sponsors comme Nike ou Adidas qui ont fait la fortune de l'institution.

Hasard du calendrier ou non, ces révélations ont coïncidé avec la réélection de Sepp Blatter pour un cinquième mandat consécutif. Dans n'importe quelle autre organisation, le scrutin aurait été au moins reporté et, selon toute logique, le président n'aurait pas survécu. Le 29 mai, il n'en fut rien et le patron obtint une reconduction dans un fauteuil. Car le dirigeant suisse, qui était à bonne école avec le sulfureux Joao Havelange, son prédécesseur qui fut finalement condamné en 2013, après une interminable procédure, pour… corruption dans l'affaire ISL, du nombre de l'entreprise de marketing sportif reconnue coupable de fraude, détournement de fonds et falsification de documents.

Le système Blatter est aussi simple qu'efficace. Chaque fédération membre de la FIFA – il y en a 209, soit plus qu'aux Nations unies – a droit à une voix, peu importe la taille du pays ou sa population. Pour asseoir son pouvoir, le patron de la FIFA n'a eu "qu'à" convaincre les nations africaines, asiatiques ou d'Amérique latine. Pour ce faire, il n'a pas lésiné sur les subventions, les beaux discours et la défense sans relâche de leurs intérêts. Sepp Blatter a apporté la Coupe du Monde en Corée du Sud et au Japon en 2002, puis en Afrique du Sud en 2010. Braquer les Européens n'avait donc aucune importance car ces derniers sont minoritaires. Et encore, le 29 mai, Noël Le Graët, le patron de la Fédération française de football, a bien voté pour lui.

Dans le collimateur du FBI et des institutions européennes

Tout sauf désavoué par ses pairs, Sepp Blatter ne doit donc sa chute qu'à l'insistance du FBI. Quatre jours après sa réélection, la démission. Car l'étau s'est entre temps resserré autour du roi du football mondial. Son numéro 2, Jérôme Valcke, déjà bien connu pour ses méthodes expéditives, est désormais dans l'œil du cyclone. Sans parler de l'irréel Jack Warner, vice-président de la FIFA, dirigeant de la fédération trinidadienne et nord-américaine de football, dont le nom revient au même rythme que les scandales sont révélés. Ce dernier aurait été jusqu'à détourner 750 000 dollars de fonds destinés aux victimes du tremblement de terre de 2010 en Haïti. Acculé, Jack Warner a invoqué The Onion, l'équivalent américain du Gorafi, pour plaider sa cause.

Incontestablement, la coupe est pleine et la FIFA donne également le bâton pour se faire battre. A cet égard, le film United Passions, qui retrace l'histoire de l'institution sous la forme d'un panégyrique cinématographique, financé à 80 % par elle-même, ajoute le ridicule au scandale. Jules Rimet, créateur de la Coupe du Monde, est interprété par Gérard Depardieu, ami personnel de Sepp Blatter, lui-même incarné par Tim Roth. "Nous allons faire preuve d’exemplarité dans tous les domaines. Le plus petit écart de conduite sera sévèrement sanctionné", peut-on ainsi entendre dans United Passions, une phrase que Sepp Blatter avait prononcée en 2002. Il n'y a plus grand-monde pour y croire.

Le 11 juin, le Parlement européen a réclamé le départ immédiat du futur ex-patron de la FIFA, qui doit théoriquement conserver son poste jusqu'à une nouvelle élection, qui ne pourra avoir lieu avant la fin 2015, au plus tôt. Ulcérée depuis des années, l'institution européenne ne dispose pas d'un pouvoir contraignant, mais a néanmoins recueilli une rare unanimité politique pour voter la motion. Avec Blatter, la FIFA "a perdu une tête", a ainsi déclaré l'eurodéputée socialiste allemande Petra Kammerevert, comparant l'institution à une hydre. "Mais la question demeure de savoir comment cela va se poursuivre", a-t-elle ajouté. Tibor Navracsics, le commissaire européen en chargé des questions sportives est quant à lui allé jusqu'à estimer que "dans sa forme actuelle", la FIFA n'est "plus en mesure en diriger le football international".

Michel Platini, l'homme providentiel ?

Pour les Européens, le successeur de Sepp Blatter, celui à même de faire le ménage dans l'institution pour le moins sclérosée, ne peut être… qu'Européen. Et au petit jeu des pronostics, il ne fait nul doute que Michel Platini, l'ancien champion français et le populaire dirigeant de l'UEFA, fait office de favori. Après avoir fait ses gammes auprès du Suisse avant de prendre la fédération européenne en 2007, il a lancé plusieurs chantiers dont le fair-play financier, et sut s'attirer les faveurs des pays d'Europe orientale en renforçant légèrement la place de leurs clubs dans la prestigieuse et extrêmement lucrative Ligue des Champions.

Toutefois, comme l'a indiqué Le Monde, l'UEFA n'est pas pour autant un modèle de vertu. De fait, a l'image de la FIFA qui impose des règles strictes et empoche la majeure part du pactole généré par les coupes du monde au détriment des pays hôtes, l'UEFA s'assure à chaque Euro de pratiques fiscales tout à fait avantageuses de la part des nations désignées pour l'organisation. A cet égard, la France, pour l'édition 2016 ne déroge pas à cette règle et, comme la Pologne et l'Ukraine en 2012 ou l'Autriche et la Suisse en 2008, fera profiter l'UEFA d'une exonération. Enfin, casserole bruyante et tenace pour Michel Platini : son vote en faveur du Qatar lors de l'attribution de la Coupe du Monde 2022 à ce pays, et ce en dépit du bon sens climatique, de son régime autoritaire et de l'absence totale d'installations sportives dignes de l'événement sur ce territoire à peine plus grand que la Corse. Le coup de torchon sur la planète foot ne fait probablement que commencer.