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Biographie : Michel Rocard, Européen convaincu et insatisfait (1930 - 2016)

Actualité 06.07.2016

Samedi 2 juillet, la mort de Michel Rocard, à l'âge de 85 ans, a été annoncée. Hyperactif, prolixe et écouté jusqu'au dernier jour, l'ancien Premier ministre de François Mitterrand (1988-1991) a tout connu au cours de sa carrière politique, à l'exception de l'Elysée. Considéré comme un bourreau de travail et autant comme un homme d'Etat qu'un intellectuel, Michel Rocard, à en croire les innombrables hommages et nécrologies, laisse derrière lui un héritage immense. Parmi ses mille et un engagements, l'Europe figure en bonne place, lui dont le dernier mandat fut celui d'eurodéputé, de 1994 à 2009.

Michel Rocard

"Cathédrale de l'esprit"

"Une cathédrale de l'esprit". Parmi les très nombreuses formules flatteuses émises dans la presse pour rendre hommage à Michel Rocard, celle de Jean-Luc Michel, professeur en communication ayant travaillé avec lui dans le cadre de la revue Faire et du club Convaincre, aurait sans aucun doute beaucoup plu à l'intéressé. En effet, à parcourir les éléments de la biographie de l'ancien Premier ministre de François Mitterrand, les idées apparaissent comme le fil conducteur de sa vie personnelle et politique.

Principales dates :

- 1930 : Naissance à Paris.
- 1958 : Départ de la SFIO, fondation du PSA, devenu PSU en 1960.
- 1969 : Elu pour la première fois député des Yvelines (réélu en 1978 et 1986).
- 1969 : Obtient 3,6% des voix à l'élection présidentielle (il ne sera plus jamais candidat à cette élection).

Penser le long terme, avec éthique et ouverture d'esprit, est ce qui a guidé son engagement. Depuis son rejet de la guerre d'Algérie jusqu'à son implication pour la préservation des pôles arctique et antarctique, et en passant bien sûr par la conciliation du socialisme avec l'économie de marché. Michel Rocard n'était pas exempt de contradictions, mais il fut constant dans le travail, le fonctionnement, les combats ou encore, d'après ses anciens collaborateurs, la bienveillance.

"C'était un plaisir de travailler pour lui", raconte par exemple Antoine Prost, historien et ancien membre de son cabinet à Matignon pour les questions relatives à l'éducation, dans le Huffington Post. "Il avait tout à fait conscience de ce qu'il représentait, mais il était simple d'accueil, il ne vous regardait pas de haut", se remémore-t-il. "C'était en outre passionnant, car il avait une ligne, un projet ; il ne se contentait pas d'expédier les affaires courantes : on avait le sentiment de travailler pour l'avenir". Et Antoine Prost de résumer : "son intelligence et sa culture étaient polarisées par l'action politique à mener, ce qui créait en lui une tension constante entre les contraintes de l'action et les exigences de la réflexion".

Premier ministre aux ambitions présidentielles contrariées

Ces trois années à Matignon, de 1988 à 1991, furent l'apogée de la carrière politique de Michel Rocard. Auparavant, il avait rapidement pris place parmi les figures politiques importantes du pays, notamment en se présentant à l'élection présidentielle de 1969, ou encore en prenant part à la constitution du Parti socialiste et à la conquête du pouvoir. Nommé successivement au Plan et à l'Agriculture lors du premier septennat de François Mitterrand, il n'en demeure pas moins son principal rival, tant par le positionnement que la méthode politique. Pour remporter l'élection de 1981, le futur président consent par exemple à s'allier avec le Parti communiste et rompre avec le capitalisme, tandis que Michel Rocard défend lui l'idée d'une "deuxième gauche", réaliste, concrète et compatible avec l'économie de marché.

Michel Rocard, en 1981

Si tout au long de leurs carrières, les relations entre Mitterrand et Rocard furent parfaitement exécrables, les tensions entre les deux hommes atteindront leur sommet au moment de leur plus proche collaboration, pour ne pas dire cohabitation. Devant faire face à une majorité relative à l'Assemblée nationale, Michel Rocard a néanmoins, pendant son passage à Matignon, multiplié les mesures ayant fait date, comme l'instauration du Revenu minimum d'insertion et de la Contribution sociale généralisée, ou encore en rendant possibles les accords de paix en Nouvelle-Calédonie auxquels personne ne croyait. De cette période, l'histoire retiendra également le nombre important de recours à l'article 49.3 de la Constitution permettant au gouvernement de faire adopter un texte sans vote de la chambre basse – une disposition encore utilisée cette semaine par Manuel Valls concernant la loi Travail, même si le gouvernement actuel dispose d'une majorité absolue à l'Assemblée.

Principales dates :

- 1974 : Départ du PSU et adhésion au Parti socialiste (en sera premier secrétaire de 1993 à 1994).
- 1977 : Devient maire de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Occupera ce poste jusqu'en 1994.
- 1981 : Est nommé ministre du Plan, puis, en 1983, ministre de l'Agriculture (jusqu'en 1985).
- 1988 : Est nommé Premier ministre (jusqu'en 1991).

Débarqué de Matignon par François Mitterrand au profit d'Edith Cresson avec autant de sécheresse qu'il y aura été nommé, Michel Rocard prendra les rênes du PS en 1993. L'objectif affiché du désormais ex-Premier ministre est de concourir à l'élection présidentielle l'année suivante. Mais son ambition sera à nouveau anéantie en raison d'un score historiquement faible lors du scrutin européen de 1994. La liste concurrente de Bernard Tapie, autorisée par le président, lui sera fatale. Tout de même élu eurodéputé, Michel Rocard ne reviendra jamais sur la scène politique nationale, même si, comme le rappelle Raphaëlle Bacqué dans Le Monde, il cherchera tout de même à prendre la place de Ségolène Royal lors de la campagne pour l'élection présidentielle de 2007. En vain.

L'Europe pour fin de carrière

Au Parlement européen, Michel Rocard s'emparera pleinement de son rôle, n'utilisant pas ce mandat comme une salle d'attente ou d'un strapontin vers d'autres fonctions ou comme un lot de consolation – comme d'autres poids lourds de la vie politique française ont pu le faire. "Bien qu'étant ancien Premier ministre, il se présentait comme un simple député et a gagné l'admiration de ses collègues par son travail et sa personnalité avant de devenir successivement président des commissions Développement, Emploi et Affaires sociales et Culture et Education", a déclaré hier Martin Schulz, actuel président du Parlement européen, lors de son hommage en session plénière.

De ses années européennes, Pierre Moscovici, interrogé par L'Express et qui fut eurodéputé en même temps que lui, dira qu'elles ont été "heureuses". Michel Rocard était intéressé par "l'organisation de la planète" et croyait "aux grandes régulations internationales", relate celui qui aujourd'hui occupe le poste de commissaire européen aux Affaires économiques. Très actif au Parlement européen – l'un des combats fut celui mené en faveur des logiciels libres – favorable à l'adhésion de la Turquie dans les années 1990 et 2000, l'ancien premier secrétaire du PS n'en n'était pas moins un féroce critique des dysfonctionnements de l'Union européenne.

Principales dates :

- 1994 : Elu député européen (le restera jusqu'en 2009)
- 1995 : Elu sénateur (le restera jusqu'en 1997)
- 2009 : Nommé ambassadeur de France pour les pôles arctique et antarctique.

Sur la question du Brexit particulièrement, Michel Rocard n'aurait pu être plus clair : il était pour, afin de mettre un terme au blocage de la construction européenne par le Royaume-Uni, qui cultivait sa différence depuis son entrée en 1973, et ne cessait de réclamer des exceptions. "Quand [les Britanniques] sont autour d'une table, il est interdit d'y mettre à l'ordre du jour le renforcement de l'Europe", disait encore l'ancien eurodéputé quelques jours avant le référendum britannique du 23 juin. "La Grande-Bretagne ne conçoit pas l'Europe comme une entité politique", estimait-il encore. "Elle ne souhaite pas qu'elle soit un pouvoir de régulation mondiale (…), sa présence depuis 1972 dans l'Union européenne nous interdit d'avancer". Avant de s'éteindre, Michel Rocard aura donc vu son souhait se réaliser, même s'il ne cachait pas son incertitude quant à la capacité des Européens à en profiter.

Le refus de la retraite

Hyperactif jusqu'au dernier jour, quoique au repos forcé de plus en plus souvent en raison d'un accident vasculaire cérébral dont il avait été victime en Inde en 2007 et surtout d'un cancer, Michel Rocard s'est essentiellement concentré sur les affaires européennes et mondiales au cours des dernières années de sa vie.

De gauche à droite : Michel Rocard, Lionel Jospin, Harlem Désir, Jean-Marc Ayrault et Martin Aubry, en 2013 lors des obsèques de Pierre Mauroy

Nommé ambassadeur en charge des négociations internationales sur les pôles en 2009 par Nicolas Sarkozy, il n'a pas ménagé ses efforts pour faire progresser la coopération internationale et la protection de l'environnement de ses régions qu'il avait découvertes et pour lesquelles il s'était pris de passion lorsqu'il était Premier ministre. "Enfermée dans le court terme des échéances électorales et dans le temps médiatique, la politique (…) est devenue incapable de penser le temps long. Or la crise écologique renverse une perception du progrès où le temps joue en notre faveur", écrivait-il ainsi, aux côté des philosophes spécialistes de l'écologie Floran Augagneur et Dominique Bourg en 2011. Avant d'ajouter : "Parce que nous créons les moyens de l'appauvrissement de la vie sur Terre et que nous nions la possibilité de la catastrophe, nous rendons celle-ci crédible".

Et même lorsqu'il s'attardait sur la vie politique française ou sur l'état du Parti socialiste – vis-à-vis duquel il n'était d'ailleurs pas tendre – il donnait à son raisonnement une dimension internationale. Il regrettait, entre autres, que Manuel Valls et Emmanuel Macron, qui se réclament de son courant de pensée, soient "loin de l'histoire" et ne regardent pas davantage ce qui se fait et fonctionne à l'étranger. "Jeune socialiste, je suis allé chez les partis suédois, néerlandais et allemand", se plaisait-il par exemple à rappeler à longueur d'interviews.

La dernière d'entre elles, accordée au Point, s'est terminée par une question prémonitoire du journaliste lui demandant ce qu'il aimerait entendre lorsque Dieu le verrait après sa mort. "Petit, tu n'as pas trop mal travaillé. Tu as essayé de ne pas oublier les principes immuables de la société des humains", a répondu Michel Rocard. Il doit être à présent rassuré.