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Bertrand Dufourcq : "Pour Mitterrand, tout s’articule autour de l’idée de la construction européenne"

Actualité 11.10.2010

Bertrand Dufourcq est ancien ambassadeur de France et directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay. Il a dirigé la délégation française pour les négociations sur la réunification de l'Allemagne au niveau des fonctionnaires sous le contrôle du Ministre Roland Dumas. Ces négociations dites « 2 + 4 » portaient sur les aspects externes de la réunification allemande et impliquaient la RFA et la RDA d’un côté et les Etats Unis, l’URSS, la Grande Bretagne et la France de l’autre. A l’occasion des 20 ans de la réunification de l’Allemagne, M. Dufourcq nous livre son témoignage de cette époque mouvementée.


Touteleurope : Aviez-vous pressenti que le mur allait tomber?


Bertrand Dufourcq : Non, il faut être honnête. Nous n’avions pas prévu la chute du mur de Berlin. Nous avions noté un certain nombre de signes intéressants, tels que l’exode des touristes est-allemands en Hongrie pendant l’été et surtout l’arrivée au pouvoir du gouvernement Mazowiecki en Pologne dont nous avions mesuré toute l’importance sur le moment : après 40 années de souveraineté limitée, un gouvernement démocratique s’était installé pour la première fois à Varsovie.

Cependant, nous n’avions pas senti que les choses pouvaient d’un seul coup évoluer de façon si abrupte. Nous possédions des informations contradictoires sur l’Allemagne de l’Est. Notre ambassadeur nous rapportait toute une série de petits mouvements, au sein des groupes évangéliques notamment, qui montraient une fermentation dans la société est-allemande. Mais ce que nous n’avions pas mesuré, c’était la dégradation extraordinaire de la situation économique. Personnellement, je n’étais pas convaincu quand mon homologue allemand me faisait une peinture catastrophique de l’Allemagne de l’Est. Je pensais qu’il avait tendance à noircir le tableau pour accentuer les dégâts en RDA.  En fait c’est lui qui avait raison et qui était mieux informé sur ce qui se passait.

Nous avons donc été surpris.  En plus nous vivions, tous les gens de ma génération, depuis trente ans dans le même système de guerre froide avec un certain nombre de règles que nous pensions immuables. Peut-être que certaines personnes avaient vu venir les choses… mais je ne suis pas sûr qu’elles soient tout à fait sincères.


TLE : Quand la France a-t-elle réalisé que Gorbatchev ne réagirait pas aux demandes de liberté en Allemagne de l’Est ?

BD : Nous étions dans une grande incertitude quant à la tournure qu’allaient prendre les événements. D’autant que le facteur temps, que nous ne maîtrisions pas, était quelque chose de décisif. Les choses s’accéléraient plus vite que nous ne le percevions. A mon avis c’est une des grandes raisons pour lesquelles Mitterrand a maintenu son déplacement en Allemagne de l’Est. Le voyage était préparé depuis deux mois par tous les services du Quai d’Orsay. Et quand l’heure fut venue de maintenir ou non ce voyage nous n’avons pas en réalité pris conscience depuis Paris de la rapidité avec laquelle les choses évoluaient sur le terrain.

D’autant que nous n’étions pas les seuls en cause dans cette affaire puisque le Chancelier Kohl, le 28 novembre 1989 dans les fameux "10 points", prévoyait des structures confédératives avec dans cinq ans l’évolution vers une structure fédérale. S’appuyant sur le pronostic de Kohl, Mitterrand a finalement décidé de se rendre en RDA. A mon avis il a commis une erreur, mais une erreur que je peux comprendre. Il aurait dû à ce moment-là avoir le réflexe politique d’attendre.

Le 28 novembre 1989, Helmut Kohl, chancelier de la République fédérale d'Allemagne (RFA), présente au Bundestag son plan en dix points devant conduire à la réunification de l'Allemagne. Lire le plan en dix points ici.

TLE : Quel était le but de la visite du Président Mitterrand à Kiev ?

BD : C’était la rencontre de deux personnes préoccupées par l’accélération des événements. Mitterrand était inquiet au fond de ne pas savoir comment la situation évoluerait sur le terrain ni comment le Chancelier allait mener les affaires. Cette rencontre était le réflexe de deux hommes soucieux et critiques de la précipitation de Kohl. Précipitation qui relevait d’un instinct politique formidable, quasiment physiologique, de la part de ce dernier. Néanmoins pour ceux qui essayaient d’ analyser rationnellement la situation, cette précipitation avait quelque chose d’inquiétant. Il ne faut pas oublier que tant Mitterrand que Gorbatchev avaient connu des périodes où l’Allemagne avait causé beaucoup de dégâts en Europe. La rencontre n’a débouché sur rien, elle constituait simplement un échange d’analyses entre deux chefs d’Etat.

François Mitterrand s'est rendu à Kiev le 6 décembre 1989 pour rencontrer Mikhaïl Gorbatchev afin de discuter de la situation en RDA. Dans cette rencontre décidée au lendemain de la chute du mur, Mitterrand cherche d’abord, à rassurer le Premier secrétaire soviétique sur les intentions occidentales. Il veut aussi connaître son état d’esprit. Il lui rappelle, d’une part, la nécessité de tenir compte de la volonté du peuple allemand, mais insiste, d’autre part, sur le préalable européen.



A Malte quelques jours auparavant, le président des Etats Unis avait rencontré Gorbatchev pour tenir le même type de discussion. Quand les américains viennent nous reprocher que Mitterrand a été à Kiev, ils oublient que leur président l’avait précédé à Malte. De même, Jim Baker s’est rendu en RDA quelques jours avant Mitterrand, ce que les américains se gardent bien de dire.



TLE : Quelles étaient les conditions françaises pour que la réunification puisse avoir lieu ?

BD : Les conditions étaient simples : il fallait que la réunification interne se déroule pacifiquement et démocratiquement. Cela voulait dire que la population devait être consultée et vouloir la réunification. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé.

Sur le plan externe, un certain nombre de points devaient être résolus. Il fallait que ce soit un règlement définitif qui ne prête pas à contestation. Nous avions tous en tête le traité de Versailles et les catastrophes qui ont suivi. Nous exigions un règlement définitif qui fût un instrument juridique contraignant. Il fallait que la question de la frontière soit réglée. C’était la priorité de Mitterrand et de la France. Ensuite le statut politico-militaire de l’Allemagne ne devait pas la singulariser d’une manière qui puisse empêcher la construction européenne, notamment dans le domaine de la défense. Ce point était fondamental. Pour la France, cette poursuite de la construction européenne était la contrepartie nécessaire pour que la réunification soit acceptable pour tous.


TLE : Quelles étaient les réactions des autres pays européens ?

BD : La position de Mme Thatcher jusqu’au mois de février était totalement négative et même violente à l’égard de l’Allemagne. Cette attitude excessive, quasi émotionnelle, gênait beaucoup sa diplomatie, notamment en République Fédérale d’Allemagne.

De son côté, Mitterrand avait écrit au mois de juillet déjà dans un article au Nouvel Observateur que la réunification allemande était une chose légitime à condition qu’elle se passe démocratiquement et pacifiquement, tout en tenant compte des intérêts de la sécurité et de la construction européenne.

Donc je crois qu’il n’était pas fondamentalement hostile à la réunification. Il était même convaincu que c’était une chose inévitable mais qui prendrait du temps. Pour Mitterrand, tout s’articule autour de l’idée du projet européen, et il craignait par-dessus tout que les choses dérapent et qu’une escalade de violence ne compromette la construction politique et économique européenne. Il y avait à l’époque beaucoup de manifestations et énormément de troupes soviétiques à Berlin.

Au fond Mitterrand s’est résolu à suivre sincèrement le mouvement, dès lors que le Chancelier Kohl a accepté de fixer une date pour la convocation de la conférence intergouvernementale sur l’Union politique et économique.


TLE : Etait-ce un marchandage entre Mitterrand et Kohl au Conseil européen de    Strasbourg ?

BD : Je ne crois pas qu’on puisse parler de marchandage. Mitterrand a fait comprendre à Kohl, notamment lors de sa venue à Latche en janvier, que le cadre européen était nécessaire pour que les choses se déroulent correctement. Je crois que Kohl de son côté, a lui aussi compris que la réunification allemande devait s’inscrire dans le cadre de la construction européenne.


TLE : Quand a été résolue la question des frontières ?

BD : Au départ en janvier les Allemands, quoiqu’ils en disent maintenant, étaient très désireux de minimiser les travaux du « groupe 2 + 4 ». Ils estimaient que la réunification allemande était l’affaire des Allemands, non seulement sur le plan de la réunification des deux Allemagnes, mais aussi du point de vue des rapports avec la Pologne et de la finalisation de la frontière Oder Neisse. Le discours de Genscher à Tutzing fin janvier était très clair, il entendait mener une négociation bilatérale entre l’Allemagne et la Pologne sur la frontière Oder Neisse. Il ne voulait pas donner un droit de regard aux Quatre sur cette affaire.

D’une certaine manière cela peut se comprendre dans le contexte de l’époque. Une réunion des quatre ambassadeurs alliés à Berlin à la demande des soviétiques avait eu lieu le 11 décembre dans le bâtiment du Conseil de contrôle. Même si la réunion ne portait que sur l’amélioration de la situation dans la ville, il était insupportable pour les Allemands de voir les quatre puissances se réunir pour traiter de la réunification sans eux. La réunion avait donc suscité une profonde amertume et une frustration compréhensible chez les Allemands  qui étaient par ailleurs très réticents à négocier la question de la frontière à six. Le discours de Tutzing s’inscrit dans le contexte de cette réunion à quatre.  

TLE : Quel était le rythme des négociations 2 + 4 ? Qui menait le jeu ?

BD : Du côté des trois occidentaux, au début surtout, Jim Baker joua un rôle très important. Les américains n’avaient qu’une exigence: l’Allemagne unie devait faire partie de l’Alliance atlantique. Ils étaient prêts à transiger sur tout le reste. A partir du moment où ils avaient convaincu Kohl en février sur ce point, ils étaient prêts à accepter le rythme que Kohl lui-même donnait aux négociations et à la réunification.

Ancien diplomate américain et homme politique, Jim Baker a été secrétaire au Trésor de Ronald Reagan entre 1985 et 1988 et secrétaire d'État de George H. W. Bush de 1989 à 1993. Il a représenté les Etats-Unis aux négociations 2+4.

Les Britanniques, notamment à cause de la position de Mme Thatcher, étaient au départ assez désireux que les négociations perdurent et que la réunification n’ait lieu qu’au bout d’un certain processus, après l’institutionnalisationde la CSCE par exemple. Leurs demandes rejoignaient en ce sens celles des Soviétiques qui souhaitaient repousser les choses dans le long terme pour attendre que toute une série de questions soient réglées, notamment dans le domaine de la sécurité, avant que l’Allemagne puisse retrouver sa souveraineté.  Cependant, même si tous ces problèmes étaient réglés, les Soviétiques auraient souhaité attendre encore avant de  lever les droits quadripartites, ce qui n’était pas le cas des britanniques. Une fois la question de l’Alliance atlantique résolue, les Britanniques ont été de l’avant. De toute façon, il y avait une pression sur le terrain.


TLE : Quel était le rôle des délégations est-allemande et soviétique  dans les négociations ?

BD : La délégation est-allemande, présente au début, était traitée avec une certaine dureté  par ses homologues ouest-allemands, qui nous paraissait quelque peu excessive. Par la suite, n’ayant plus la maîtrise du processus, la délégation de Berlin est ne faisait plus que de la figuration. Elle avait perdu.
Côté russe, deux diplomaties soviétiques se superposaient. D’un côté la diplomatie des ‘apparatchiks’ que nous connaissions bien avait des positions maximalistes, quasiment "brejnéviennes". Ils formulaient des réclamations qu’ils savaient inacceptables.

De l’autre, leur ministre Edouard Chevardnadze était beaucoup plus ouvert et a joué un rôle décisif dans la tournure des pourparlers. Il était contraint de lire des notes  irréalistes qu’on lui préparait mais, dans les réunions bilatérales, il était plus nuancé. Il était sur la même ligne que Gorbatchev et l’aurait même incité plus d’une fois à aller de l’avant. Je crois qu’on lui doit beaucoup.


TLE : Comment êtes-vous arrivés à un traité si court ?

BD: Un traité si court ? C’est un traité avec dix articles et des déclarations annexes. Ce traité récapitule les résultats d’un certain nombre de négociations périphériques. C’est en cela que cette négociation était intéressante : parce qu’il y avait un noyau dur de dispositifs auquel nous avons incorporé les fruits de négociations à l’OTAN, à la CSCE et du traité sur les forces conventionnelles en Europe. Il y avait des constats simples, comme par exemple dire que l’Allemagne était constituée de de l’Allemagne fédérale, de la RDA et de Berlin. Cela pourrait paraître évident mais en réalité ce texte est le fruit de longues tractations.

Le 12 septembre 1990, les représentants de la République fédérale d'Allemagne (RFA), de la République démocratique allemande (RDA), des États-Unis, de la République française, du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord et de l'Union des Républiques socialistes soviétiques signent à Moscou le traité dit "2 + 4" portant règlement définitif concernant l'Allemagne. Lire le traité ici.


TLE : Quel était l’article du traité le plus difficile à négocier ?

BD : Les frontières étaient le point le plus difficile à négocier. Les Allemands voulaient seulement que les Quatre se bornent à enregistrer des déclarations. Cela nous paraissait totalement insuffisant. Nous voulions un règlement contraignant sur des frontières juridiquement définies et établies. Il ne s’agissait pas seulement d’enregistrer des déclarations mais de se mettre d’accord à six sur les principes de la limitation du territoire de l’Allemagne à la RFA, la RDA et Berlin et de la nécessaire conclusion d’un traité germano-polonais. Ensuite, on enregistrait formellement l’accord des six sur ces principes. C’est sur ce point que nous avons rencontré quelques difficultés mais les Allemands ont admis finalement la position des Quatre. 

Une deuxième question difficile était la fin des droits quadripartites. L’Allemagne entendait proclamer l’unité allemande en ayant récupéré toute sa souveraineté. Or, les autres négociateurs voulaient que tout ce qui était prévu par le traité (traité avec la Pologne, avec la Russie… ) soit réglé avant que nous levions les droits quadripartites. Les Britanniques ont résolu cette difficulté avec leur technique diplomatique remarquable en proposant de ‘suspendre’ les droits quadripartites.

Le 1er octobre à New York les Quatre suspendaient les droits quadripartites et deux jours plus tard, l’unité allemande était proclamée.


TLE : Le souvenir le plus marquant de ces onze mois entre la chute du mur et la réunification de l’Allemagne ?

BD : J’ai encore un souvenir très présent du Conseil européen à Strasbourg le 8 décembre 1989.  Lors de ce conseil s’est nouée sur le plan franco-allemand l’entente qui a permis la réunification allemande et l’accord sur la date de la conférence intergouvernementale sur l’Union économique. Le Conseil a eu lieu dans une tension très forte, notamment au sein du comité politique. On sentait que ces décisions étaient vitales pour la France, pour l’Allemagne et pour l’Europe. On partait de loin car le texte initial préparé par les Allemands mentionnait très peu l’Europe et les frontières. C’était une journée décisive.


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En savoir plus :

 Bertrand Dufourcq, "2 + 4 ou la négociation atypique", Politique étrangère, 2/2000, vol. 65, pp. 467-484, IFRI