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Avenir de l’Europe : Jacques Delors, les valeurs et le tournevis

Actualité 10.10.2016

Depuis le Conservatoire national des Arts et métiers, le 7 octobre, l’Institut Jacques Delors, think tank européen de centre-gauche, a fêté ses 20 ans. Après un dîner de gala, organisé la veille au collège des Bernardins en présence de François Hollande, une journée de conférences s’est tenue sur le thème, désormais récurrent, de l’avenir de l’Europe. En ouverture : un débat entre le Premier ministre Manuel Valls et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Deux personnalités appartenant à des familles politiques différentes, mais qui se sont retrouvées sur la nécessité de bâtir une Europe pragmatique et centrée sur l’essentiel, donc éloignée de toute velléité fédéraliste. Le compte-rendu de Toute l’Europe.

Jacques Delors, mélange de cœur et d’action, de valeurs et de tournevis

Nombreuses ont été les personnalités politiques prestigieuses à se presser dans l’amphithéâtre des Arts et Métiers qui accueillait, vendredi 7 octobre, l’anniversaire de l’Institut Jacques Delors (IJD). Pêle-mêle : Michel Barnier, récemment nommé négociateur en chef de la Commission européenne pour le Brexit, Harlem Désir, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, ou encore Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce, président honoraire de l’IJD et ancien bras droit de Jacques Delors lorsque ce dernier dirigeait la Commission européenne (1985-1995).

L’Institut Jacques Delors est le think tank européen fondé par Jacques Delors en 1996 (sous le nom de Notre Europe), après la fin de sa présidence de la Commission européenne. Son objectif est de produire des analyses et des propositions destinées aux décideurs européens et à un public plus large, ainsi que de contribuer aux débats relatifs à l’Union européenne.

Actuel président de l’Institut, Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, parfaitement francophone et aujourd’hui doyen de l’école des affaires internationales à Sciences Po, s’est chargé de rappeler le contexte. "On ne peut pas attendre pour la relance de l’Europe", a-t-il déclaré sans ambages, à peine Manuel Valls et Jean-Claude Juncker s’étaient-ils installés à la chaire. Pour l’ancien chef du gouvernement italien (avril 2013 – février 2014), impossible d’attendre les élections allemandes de 2017 : il faut des "solutions rapides aux problèmes de citoyens". Souhaitant bon courage à Michel Barnier pour affronter le gouvernement britannique, Enrico Letta a naturellement lancé les débats en se réclamant de Jacques Delors, qu’il a décrit comme un "mélange de cœur et d’action, de valeurs et de tournevis".

Réconcilier les peuples avec l’Europe

Le pragmatisme dans le respect des principes, tel pourrait également être la devise de Jean-Claude Juncker. Lointain successeur de Jacques Delors, l’ancien Premier ministre luxembourgeois, qui affronte un environnement passablement dégradé depuis son arrivée en fonctions en novembre 2014, n’a de toute façon guère le choix s’il veut parvenir à réconcilier les peuples avec l’Europe. "Il faut cesser de parler des Etats-Unis d’Europe", a-t-il ainsi martelé, même si l’idée ne lui aurait certainement pas déplu. Et d’ajouter que "l’Europe ne peut se construire contre la volonté des nations, contre les réalités nationales".

Incontestablement, pour le chef de l’exécutif européen, l’avenir, immédiat du moins, de l’Europe ne passe pas par un grand soir institutionnel ou une franche poussée de l’intégration. Les projets d’approfondissement ne manquent toutefois pas : "modernisation économique, marché européen du numérique, Union de l’énergie, Europe de la défense", a-t-il énuméré. Avant de davantage s’adresser à la France, déclarant qu’on "ne peut plus compter que sur l’armée française pour sauver l’honneur de l’Europe", et qu’il entend affronter les Etats membres réticents pour réviser la directive relative aux travailleurs détachés, selon le principe d’un "même salaire pour un même travail". Manuel Valls a apprécié.

Agir plus vite ensemble

Plutôt en phase avec le président de la Commission européenne, le Premier ministre a également insisté sur la nécessité de réagir alors que "le projet européen est menacé". Dressant un inventaire des crises que traverse le continent, Manuel Valls a appelé les institutions européennes à "agir plus vite ensemble" et à ne pas hésiter à reconnaître lorsque "nos droits et libertés sont remises en cause dans certains Etats membres". Une critique directe adressée aux pays d’Europe centrale et orientale mettant actuellement en danger les droits civils, comme la Pologne ou la Hongrie.

Naturellement, le chef du gouvernement français, qu’on entend peu sur l’Europe, un domaine réservé du président de la République, n’a pas oublié le calendrier électoral dans lequel s’inscrivait son intervention. Parvenant à mentionner son refus du voile intégral, l’un de ses marqueurs politiques, Manuel Valls a décliné quelques-uns des principaux thèmes européens du Parti socialiste, comme la protection de l’exception culturelle, la défense du modèle social face à "l’ultralibéralisme", ou l’assouplissement des "règles mathématiques des traités". Le Premier ministre a, à son tour, rejeté la perspective d’Etats-Unis d’Europe, préférant l’idée de fédération d’Etats nations. Prônant une Europe ouverte sur le monde et qui "assure son rang dans la mondialisation", Manuel Valls a en outre rappelé son opposition au traité transatlantique de libre-échange (TAFTA), à la différence de l’accord commercial avec le Canada (CETA), qui sera signé par la France.

"La construction européenne aura fait rêver au moins deux générations", a conclu le Premier ministre. "Que voulons-nous ? Etre celle qui aura enterré le projet européen ? Ma réponse est claire", a-t-il achevé.