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Auditions des commissaires : le vainqueur s’appelle Jean-Claude Juncker

Actualité 10.10.2014

C’est terminé. Ou presque. Hier soir, les eurodéputés ont rendu leur verdict sur les 27 commissaires proposés par Jean-Claude Juncker. Une recalée. Un oral de rattrapage. Et surtout beaucoup de bisbille politicienne de laquelle le Parlement européen n’est pas vraiment ressorti grandi. La grand-messe démocratique a fait long feu. Les groupes politiques se sont neutralisés. Le résultat est favorable au nouveau président de la Commission. Son équipe validée à 95 %, il lui reste maintenant à relancer l’Europe. Vaste programme.

Jean-Claude Juncker, lors du vote de confiance du Parlement européen en juillet 2014

Moscovici contre Cañete, Navracsics et Hill

Il va rester quelques ajustements, mais globalement la Commission Juncker a été validée telle quelle par le Parlement européen. Les 27 commissaires proposés sont passés à la moulinette. Certains ont connu un petit enfer lors du grand oral. Des écrits et un oral de rattrape ont été organisés. Beaucoup d’incertitude quant aux délibérations des jurys jusqu’au dernier moment. Mais à la fin, une seule personnalité a été évincée. Quelques autres ont vu leurs prérogatives réduites ou encadrées.

Pour Pierre Moscovici, le candidat français proposé pour les Affaires économiques et monétaires, la déconvenue fut proche. Son audition devant les commissions compétentes du Parlement européen a viré au tir groupé de la part des députés conservateurs, libéraux et non-inscrits. Sa ligne de défense fut claire : il n’est plus le ministre de François Hollande, il s’attachera à faire respecter les règles, sans traitement de faveur. Malgré trois heures plutôt convaincantes, des questions écrites supplémentaires,  et son encadrement de fait par deux vice-présidents acquis à la rigueur, sa place fut mise en balance jusqu’au bout avec celle de l’Espagnol Miguel Arias Cañete.

Pour en savoir plus sur la candidature controversée de Miguel Arias Cañete au poste de commissaire européen chargé de l'Energie et du Climat, consultez notre portrait

Nommé à l’Energie et au Climat, ce dernier a subi la foudre des écologistes en raison de ses intérêts dans deux compagnies pétrolières et de sa faible conscience environnementale. En tant que ministre de l’Agriculture et de l’Environnement, il s’est en effet prononcé en faveur du gaz de schiste et a autorisé les forages en Méditerranée. Et devant les eurodéputés, il a assuré vouloir mettre en terme aux subventions nationales destinées aux énergies renouvelables. Le Parti populaire européen (PPE) a dû jouer de toute son influence pour sauver sa tête.

Un soutien de poids dont Tibor Navracsics, commissaire hongrois proposé à la Culture, l’Education et la Citoyenneté, et Jonathan Hill, Britannique choisi pour le portefeuille de la Stabilité financière ont également bénéficié. Le premier nommé est un proche de Viktor Orban et fut l’exécutant de réformes mettant à mal le pouvoir judiciaire hongrois au profit du gouvernement, toujours plus puissant et liberticide. Quant au second, il est associé au Premier ministre David Cameron et au milieu de la City.

Alenka Bratusek, victime expiatoire

Ici réside en effet le principal enseignement de ses auditions des commissaires. Le PPE a passé un pacte avec les socialistes et démocrates (S&D). En échange de la confirmation de Pierre Moscovici, MM. Cañete, Navracsics et Hill – qui en d’autres circonstances se seraient tous probablement fait retoquer – étaient maintenus. Le centre-gauche européen a simplement obtenu que le commissaire espagnol soit surveillé par Frans Timmermans, le n°2 de la Commission qui a fait un tabac lors de son audition, et que le commissaire hongrois se voit retirer la Citoyenneté. Rien concernant Jonathan Hill.

Cet accord de non-agression, qui a neutralisé le processus démocratique des auditions, a suscité la colère des écologistes et d’associations de citoyens, particulièrement mobilisés pour contrer Miguel Arias Cañete. Le groupe des libéraux et démocrates (ADLE) fait également partie des perdants, dans la mesure où seule Alenka Bratusek, commissaire proposée à l’Union énergétique a été rejetée par le Parlement. Issue des rangs de l’ADLE, elle a fait les frais d’un grand oral désastreux, mais aussi d’une absence de protection politique. Celle qui s’était auto-nommée fait donc figure de victime expiatoire. Il faudra lui trouver un remplaçant, ce qui pourrait engendre un léger bouleversement dans l'attribution des portefeuilles.

Les prestations satisfaisantes de Frans Timmermans, de Federica Mogherini, future chef de la diplomatie européenne, ou encore de la Suédoise Cecilia Malmström, nommée au Commerce, ne sauraient entièrement faire oublier ce marchandage politicien, qui a pour seul mérite de donner à Jean-Claude Juncker le collège qu’il souhaitait.

Juncker a désormais les coudées franches pour relancer l’Europe

Incontestablement, cette Commission portera sa griffe et il entend assumer ses choix et ses responsabilités. En attestent l’organigramme pyramidale, la place conférée à Frans Timmermans et sa volonté de tenir tête aux Etats membres dans l’élaboration de la stratégie européenne. A cet égard, l’Allemand Martin Selmayr, nommé chef de cabinet, fera office de gendarme pour faire en sorte que la Commission avance groupée et que son rôle politique se trouve renforcé.



Frans Timmermans, 53 ans, actuel ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, sera le n°2 de la Commission Juncker. Européen polyglotte, il a réalisé une audition remarquée et aura la charge de mettre en oeuvre la nouvelle stratégie de la Commission.

Tout semble prêt pour que le 1er novembre, la succession de l’ère Barroso puisse s’effectuer sans délai. Il s’agit d’ailleurs d’une autre raison explicative du pacte de non-agression entre la gauche et la droite : ne pas retarder le travail de la nouvelle Commission et par la même occasion saper les progrès démocratiques qui ont entouré sa constitution. Il n’a en effet échappé à personne à Bruxelles que l’heure est grave pour l’Europe et que les cinq années à venir risquent fort d’être décisives pour la construction européenne.

La situation économique de l’Union est préoccupante, le chômage atteint des niveaux très élevés, particulièrement chez les jeunes, et les différentes paroisses s’affrontent quant à l’orientation à donner aux politiques d’austérité. Tout ceci fait le lit des partis populistes antieuropéens et de la tentation du repli sur soi, comme l’illustrent les positions actuelles du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Europe ou le débat permanent sur une possible sortie de l’euro. Jean-Claude Juncker a donc pour défi de réconcilier les citoyens avec une institution à l’image technocratique dégradée, de relancer l’économie et de soutenir la transition écologique. Il a désormais les mains libres pour agir selon son plan.

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