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Andrea Ronchi : "L’Europe ne peut pas se permettre de se passer de l'étincelle de la déclaration Schuman"

Actualité 07.05.2010

Andrea Ronchi est le Ministre des Affaires européennes italien. Interviewé par Touteleurope.fr, il explique l'importance du 60ème anniversaire de la déclaration Schuman pour l'Italie, un des pays fondateurs de la Communauté de charbon et de l'acier et nous livre ses impressions sur l'avenir du projet européen. 

Comment la déclaration Schuman était-elle perçue en 1950? Etait-elle révolutionnaire étant donnée la proximité avec la guerre et les rancœurs encore très présentes dans le débat public?

 

Soixante ans se sont écoulés depuis ce fameux 9 mai 1950, date à laquelle le Ministre des Affaires étrangères Robert Schuman, au cours d’une conférence de presse dans le salon de l’horloge du Quai d’Orsay, fit une déclaration, inspirée par  Jean Monnet, commissaire au plan du gouvernement français. Dans celle-ci, il proposait au gouvernement allemand et aux gouvernements qui accepteraient le même principe de mettre en commun la production du charbon et de l’acier.

Ancien journaliste de la presse écrite, Andrea Ronchi est un des membres fondateurs du parti italien « Alliance Nationale »,  dont il est porte-parole en 2005. Nommé Ministre des Affaires européennes, il exerce ses fonctions depuis le 8 mai 2008.



Ce fut un acte sans aucun doute révolutionnaire. On sortait de l’immense tragédie de la Seconde guerre mondiale. Schuman comprit par une intuition extraordinaire que la  reconstruction des relations politiques entre les pays européens devait reposer sur un lien fort entre la France et l’Allemagne, presque toujours à l’origine des guerres qui avaient lacéré l’Europe dans le passé.

 

L’instauration d’une nouvelle relation entre les deux nations devaient se construire autour de la gestion en commun des industries du charbon et de l’acier : économiquement performantes à l’époque, mais localisées dans des zones frontalières (la Saar, la Ruhr, l'Alsace e la Loraine) convoitées depuis longtemps par l’Allemagne et la France.

 

L’initiative française allait cependant au-delà des simples facteurs économiques auxquels la déclaration semblait se référer de prime abord. Le but ultime était en effet politique : une fédération européenne indispensable à la défense de la paix ; une intégration économique comme prémisse d’une intégration politique.

 

Il s’agissait d’un plan stratégique qui s’inscrivait dans le cadre d’une politique pro-européenne, promue par le chancelier allemand Adenauer et notre Président du Conseil Alcide De Gasperi.

 

 

Quels sont pour vous les éléments qui restent d'actualité dans cette déclaration ?


La Déclaration ainsi que le Manifeste de Ventotene d’Altiero Spinelli, datant de quelques années auparavant, représentent sans aucun doute l’acte de naissance de l’Union européenne et le début du grand processus d’intégration continentale.

 

Ce sont les legs des pères fondateurs : une Europe unie, déterminée à clore pour toujours le chapitre cruel de la première moitié du XXème siècle et de se reconnaître dans la nouvelle dimension de la paix.

 

En célébrant chaque année la fête de l’Europe et en rappelant l’intuition de Schuman, nous évoquons de facto les valeurs et les principes qui identifient l’existence et le caractère politique de l’Union.

 

Il s’agit de valeurs considérées désormais comme évidentes mais qui représentent le solide et fort ancrage à notre existence en tant que communauté européenne : la cohabitation civile entre les nations, le respects des droits et de la dignité humaine, l’affirmation de la démocratie, l’intégration économique et la solidarité entre les peuples.

 

La déclaration est fondée sur la réconciliation franco-allemande. La coopération franco-allemande est-elle aussi importante aujourd'hui pour fonctionnement de l'Europe? Y a-t-il un groupe de pays pionniers, tel les 6 pays de la CECA, au sein de l'Europe aujourd'hui?

 

L’Europe représente dans le monde entier la réussite de la méthode communautaire : réfléchir à des parcours différents ou alternatifs signifie ne pas comprendre la modernité du projet de construction européenne.

 

Au contraire, aujourd’hui nous avons besoin de plus de volonté politique commune, de plus d’unité. Le traité de Lisbonne, récemment entré en vigueur, est le début d’une nouvelle phase de la construction européenne. Il représente l’opportunité pour ouvrir un nouveau chapitre.

 

Mais cela ne pourra se produire que dans une Europe unie et solidaire. Les pays séparés les uns des autres  à l’époque de la mondialisation ne joueront aucun rôle.

 

Notre Président de la République, Giorgio Napolitano, vient de le rappeler : il n’y a aucun Etat membre de l’Union européenne qui, tout en étant fort et important, puisse supporter tout seul les défis à venir de l’après-crise et, plus en général, les défis de la mondialisation.

 

Mais souvent l’Europe semble perdre de vue cet aspect fondamental et les petits égoïsmes nationaux resurgissent et font perdre du temps précieux.

 

Je pense notamment à la crise grecque, où nous avons été obligés de passer d’une intervention européenne de 50 milliards d’euros à une autre de 110 à cause de la lenteur du processus décisionnel.

 

Je pense également au thème de l’immigration où l’Italie a été laissée souvent seule pour faire face à une véritable urgence, malgré nos appels à l'aide réitérés à l’Union européenne.

 

Il ne peut pas exister une Europe des droits pour tout le monde d'un côté et une Europe des devoirs pour une seule partie des membres de l'autre.

 

La déclaration parle de la CECA comme la première étape d'une "fédération européenne". Pensez-vous qu'il y aura une fédération européenne un jour ? Comment voyez-vous l'évolution de l'Union européenne d'ici 60 ans ? Quels seront les projets fédérateurs pour l'avenir de l'Union européenne ?

 

Depuis ce 9 mai 1950, nous sommes parvenus aujourd’hui à une Union européenne qui compte 27 pays membres, presque 500 millions d’habitants et qui cherche à se donner des objectifs de plus en plus ambitieux. C'est devenu une réalité, un patrimoine qu’il faut défendre et renouveler en permanence.

 

L’Europe est un parcours en perpétuelle évolution, où même les frontières géographiques ne sont pas du tout définies et sont destinées à changer au cours de prochaines années.

 

L’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne représente la réalisation d’un objectif important qui vise à renforcer le pacte d'origine et à rendre plus efficaces les décisions communautaires. Mais cela ne suffit pas. Il faut revenir à la base.

 

Il est nécessaire tout d’abord de rallumer un sentiment d’enthousiasme et de fierté lié à l’appartenance à un projet européen chez tous les Européens. Désormais, on parle plutôt d’une désaffection de plus en plus croissante et du danger de l’écart entre les instituions européennes de ses citoyens.

 
L’Europe n’est pas parfaite et elle n’a pas la prétention de l’être. C’est un projet en construction qui peut et qui doit être constamment amélioré avec la contribution de tout le monde :

- faire connaître au mieux les institutions européennes et faire comprendre qu’elles travaillent pour améliorer la vie des citoyens et non pas pour la compliquer.

- expliquer que le Parlement européen est le lieu où l’Europe peut relever ses défis les plus ambitieux, le centre de gravité qui permet aux citoyens de prendre part au processus européen.

- aider les jeunes à se fondre dans cette nouvelle dimension communautaire qui leur appartient, avec les responsabilités et les opportunités que cela entraîne.

 
Il est nécessaire de restituer à l’Europe cette étincelle, cet enthousiasme, cette crédibilité et cette force de propulsion qui existait avec la déclaration Schuman et que les citoyens européens ont du mal aujourd’hui à percevoir dans les institutions de Bruxelles.


L’Europe ne peut pas se permettre de se passer de cette étincelle.

En savoir plus :

Le dossier de Touteleurope.fr sur la déclaration Schuman