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André Cartapanis : "L'accord sur la Grèce ne résout pas les problèmes de fond"

Actualité 26.02.2015

C'est au terme de négociations particulièrement difficiles que l'Eurogroupe a validé, mardi 24 février, le nouveau programme de réformes du gouvernement grec. Entre mesures humanitaires et poursuite de la rigueur budgétaire, le compromis s'attaque à certains éléments indispensables tels que la lutte contre la fraude fiscale. Mais pour l'économiste André Cartapanis, il laisse de côté les enjeux de croissance et de dette, essentiels pour le pays.

Jeroen Dijsselbloem et Yanis Varoufakis (c) Conseil de l'UE

Touteleurope.eu : Le programme de réformes que le gouvernement d'Alexis Tsipras s'est engagé à mettre en œuvre auprès de l'Eurogroupe est-il différent des précédents ?



André Cartapanis
est économiste, spécialiste des questions de macroéconomie et d'instabilité financière. Professeur agrégé, il enseigne actuellement à l'IEP d'Aix-en-Provence.

André Cartapanis : Sur le fond, je n'en ai pas le sentiment… il s'agit surtout d'une confirmation des engagements qui avaient été assez mal respectés par les précédents gouvernements grecs. C'est notamment le cas dans le domaine de la remise en ordre de l'Etat, sous l'angle de la fiscalité et du recouvrement d'un certain nombre de créances.

Initialement, la Syriza voulait revenir sur la diminution des salaires dans la fonction publique, sur les privatisations - dont celle du port du Pirée déjà entamée - et sur la baisse puis le blocage du salaire minimal dans le secteur privé – ce qui aurait été une erreur monstrueuse étant donné l'état des finances du pays. Au fond, les ajustements opérés ont été très douloureux mais efficaces du point de vue économique : le pays se retrouve aujourd'hui avec un excédent primaire sur le plan budgétaire et un équilibre de la balance des paiements courants. Donc les éléments les plus risqués ont été, semble-t-il, très largement édulcorés dans la liste finale.

Touteleurope.eu : Alexis Tsipras a donc perdu la bataille face à ses homologues européens ?

André Cartapanis : Le nouveau pouvoir souhaitait réexaminer les injonctions européennes en matière de réformes macroéconomiques et surtout de finances publiques. Il a engagé un bras de fer avec les institutions européennes, qui ont exprimé (et même mis à exécution pour ce qui concerne la BCE) des menaces de suspension des financements d'urgence à court terme. Le gouvernement grec a alors confirmé son attachement à mettre en œuvre un certain nombre de réformes exigées depuis longtemps et très partiellement mises en application par l'ancien pouvoir, ce qui a conduit les Européens à confirmer les financements d'urgence nécessaires à court terme.

Par ailleurs, le nouveau programme met l'accent sur des démarches ciblées vis-à-vis des plus démunis : bons alimentaires, accès aux soins médicaux… face à ce qui est une vraie catastrophe humanitaire. Cela ne figurait pas de façon aussi nette dans les recommandations de la troïka et n'avait pas été pris en compte de façon aussi claire par l'ancien pouvoir. Cette dimension, à la fois nouvelle et bienvenue, a été bien entendue du côté européen, et il existe de multiples possibilités pour cibler les fonds sur ce volet, indépendamment des réformes et du plan d'urgence.

Le compromis qui a été trouvé me semble donc équilibré. Malheureusement, il ne résoudra pas les deux problèmes fondamentaux du pays : le faible dynamisme économique et le poids de la dette.

Touteleurope.eu : Le gouvernement grec ne compte-t-il pas s'attaquer à ces difficultés ?

André Cartapanis : Ce qu'il met en avant, c'est le poids de l'endettement et la charge du remboursement. Le gouvernement a notamment émis cette hypothèse, qui est loin d'être absurde, d'une conversion des créances publiques principalement détenues par des acteurs publics européens, en obligations indexées sur le taux de croissance, par exemple. C'est une façon astucieuse de rééchelonner une part de l'endettement à venir, et qui est conséquent (d'importants montants doivent être remboursés en 2015 et en 2019). Mais la dette grecque a déjà été très largement rééchelonnée, certains échéanciers vont jusqu'en 2057 ! Et la plupart des économistes considèrent que le pays ne sera pas en mesure de rembourser sa dette. 

Par ailleurs, la Syriza veut mettre en place des mesures pour lutter contre la fraude et l'évasion fiscale et contre la corruption. C'est nécessaire pour corriger les énormes failles d'un système politique et administratif qui ne lève pas l'impôt, et remettre l'Etat au clair du point de vue de l'équilibre budgétaire. Contrairement aux gouvernements précédents, il semble qu'il y ait là une vraie volonté politique qui, si elle continue d'être soutenue par la population, pourrait porter ses fruits.

Mais ce n'est pas parce que l'Etat est mieux géré que l'économie va pouvoir redémarrer, les entreprises se développer et les emplois se créer. Il faut trouver une dynamique propre au secteur privé, ce qui apparaît beaucoup plus compliqué. Les investissements étrangers sont particulièrement faibles en Grèce et, à part le tourisme, le pays ne peut pas compter sur une manne financière importante.

Touteleurope.eu : La Grèce va bénéficier d'une prolongation du plan d'aide européen pour quatre mois... doit-on s'attendre à un nouveau bras de fer en juin ?

André Cartapanis : J'ai le sentiment que les Européens ont mieux reçu les propositions du pouvoir grec qu'ils ne l'auraient fait il y a quelques mois. Le constat d'impasse de la politique économique européenne, la montée des formes extrêmes de représentation politique (en Grèce, en Espagne…) ont augmenté la perméabilité de ce genre de revendications, y compris du côté des Allemands et du nord de l'Europe.

Entre les jugements mesurés du FMI, le soutien d'Obama à Alexis Tsipras, les inquiétudes quant au dynamisme de la zone euro (qui conditionne la reprise de l'économie mondiale), le fait que la plupart des ajustements budgétaires sont maintenant réalisés (même si la France reste un peu à part), tout cela rend manifeste un contexte favorable à l'infléchissement des politiques macroéconomiques et à un relâchement des mesures de rigueur.