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Ana Mar Fernández : "La Présidence espagnole est passée pratiquement inaperçue en Espagne"

Actualité 29.06.2010

La Présidence espagnole prend fin ce mercredi. Une Présidence mouvementée, puisqu'elle a été la première à fonctionner sous l'architecture institutionnelle de Lisbonne, et a du faire face à la crise qui a frappé l'euro en janvier, et qui a durement touché l'Espagne. Pour tirer le bilan de ces six derniers mois, nous avons interrogé Ana Mar Fernández, professeure en sciences politiques à l'Université Autonome de Barcelone et chercheuse à Sciences Po sur les questions européennes.

 

Touteleurope.fr : Le traité de Lisbonne a instauré une présidence stable du Conseil, exercée par M. Van Rompuy, mais sans pour autant supprimer la présidence tournante. On a beaucoup dit que "la pratique" allait déterminer les relations entre la présidence tournante et la présidence stable, quel bilan tirez-vous de la coopération pendant les six derniers mois ?

Ana Mar Fernández : Cette coopération a été établie de façon informelle. Elle a été positive surtout en raison des profils des personnes qui ont occupé ces postes. C’est le cas pour la coopération entre la présidence espagnole et celle du Conseil mais aussi entre la Présidence du Conseil et celle de la Commission. MM. Barroso et Van Rompuy  ont instauré un système de réunions informelles qui se sont tenues une fois par semaine, pour vraiment coopérer.

La Présidence tournante s'est également inscrite dans cette démarche de coopération. MM Van Rompuy et Zapatero ont fait des apparitions et des déclarations conjointes. Bien que des conflits aient été anticipés, la pratique a montré que la dynamique était davantage celle de la coopération. D’autant qu’avec la crise qui a touché l’Europe, et ses conséquences internes pour l’Espagne, le débat sur le leadership n’était plus la priorité.


TLE: Quelle a été l’approche de l’Espagne dans l’exercice de sa Présidence ?


AMF : Quand l’Espagne exerce la Présidence, elle essaye toujours de s’engager au maximum, et c’est ce qu’elle s'apprétait à faire également cette fois-ci. Mais la modification du système, prévue par le traité de Lisbonne, a impliqué de revoir l’espace assigné à cette présidence. Elle a été moins visible, car moins médiatisée ; d’où une Présidence un peu grise, surtout si on la compare par exemple à la Présidence française de 2008. Ainsi l’engagement initial de l’Espagne a été le même que les autres fois, mais c’est la visibilité qui a manqué.

De plus, la conjoncture économique a pesé comme une contrainte sur l’Espagne. La conjoncture interne a accaparé une partie de son attention.


TLE : La Belgique a annoncé qu’elle se mettrait "en retrait" dans l’exercice de sa Présidence. S’oriente-t-on vers du cas par cas ?


AMF : Les contraintes institutionnelles font que le leadership que les Présidences pourront exercer sera moindre, mais elles pourront toujours apposer leur empreinte personnelle. Le style des présidences continuera de dépendre de chaque pays. Et sur ce point, habituellement, les présidences du Benelux n’ont rien à avoir avec les Présidences à la française !


TLE : La Présidence tournante est-elle encore utile ?


AMF : C’est une question intéressante ! Il faut quand même que quelqu’un préside les réunions, que quelqu’un s’occupe de la tâche administrative que cela représente… Ca n’est pas tant une question d’utilité, car de ce point de vue, je ne vois pas comment on pourrait supprimer la Présidence.

Mais est-ce une présidence efficace ? Au départ la réforme visait à améliorer la cohérence du Conseil, l’efficacité dans la prise de décision. A quel point le fait d’avoir une présidence démultipliée qui fonctionne de façon parallèle rend la pise de décision plus efficace ? Est-ce que l’objectif est atteint ? Je ne saurais pas le dire. La présidence antérieure avait le défaut du manque de continuité. Mais ne pourrait-on pas corriger cela en instaurant une Présidence stable du Conseil à tous les niveaux : Coreper, Conseil des ministres, Conseil européen ? En effet, malgré la troika, le trio de Présidences, et le programme conjoint, qui améliore la stabilité, cela reste trois administrations nationales différentes, donc trois cultures administratives… Un secrétariat général du Conseil supranational et de culture européenne pourrait renforcer l’efficacité du dispositif.


TLE : A propos de la troika et du programme conjoint : pourraient ils contribuer à aider la Belgique à exercer sa Présidence sans heurt malgré une situation politique interne difficile ?


AMF : Ou alors ça pourrait être l’inverse ! L’Espagne, par le passé, a pu redorer son blason vis-à-vis de son opinion publique en exerçant la Présidence. Ca sera peut-être moins le cas pour la Belgique, étant donné sa longue tradition d’exercice de la Présidence, qui pourrait en diminuer l’impact.


TLE : Justement, comment la Présidence a-t-elle été perçue en Espagne ? La crise économique l’a-t-elle éclipsée ?


AMF : J’ai l’impression qu’elle est passée pratiquement inaperçue. Ca n’est pas faute d’avoir fait des investissements en matière de publicité, mais les médias ne se sont pas vraiment fait l’écho de cette Présidence.

En Espagne, la Présidence a toujours été vécue comme un moment fort. On s’investit à fond, on ne lésine pas sur les moyens… or, crise économique aidant, ça n’a pas du tout été le cas cette fois-ci. L’image qui en a été transmise par les médias, peut-être exagérée, a été que les ajustements économiques qui ont du avoir lieu en Espagne ont été imposés par l’Union européenne. C’est frustrant, pour un pays qui détient pourtant la Présidence, de devoir se conformer à ce que l’Europe lui impose !


TLE : Les priorités de la présidence espagnole ont-elles été atteintes ? L’adoption de la stratégie 2020, la régulation financière, la lutte contre la violence contre les femmes… Quelle a été la mesure la plus importante prise pendant cette présidence ?


AMF : Je pense que le résultat principal est d’ordre institutionnel plutôt que politique. Elle a réussi à mettre en œuvre le Traité de Lisbonne : sur les relations avec les autres institutions, ou sur son travail sur le service extérieur par exemple. C’était sa première priorité, et elle l’a très bien remplie.

Mais en terme de résultats de politiques publiques, je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu vraiment de mesure phare ; en tous cas, ce n’est pas de cela dont on se souviendra. La conjoncture économique était la priorité et sa situation interne l’a empêchée de faire vraiment avancer les choses.


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