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1989 vue de loin... mais plus claire

Actualité 22.10.2009 György Schöpflin, chercheur et député européen pour la Hongrie

György Schöpflin, chercheur et député européen pour la Hongrie, revient sur les événements de l'année 1989 et les transformations démocratiques des pays communistes. Il livre ses impressions sur cette transition qui, selon lui, a été mal comprise et mal encadrée par les puissances occidentales.

Il est toujours difficile de séparer la perception actuelle des faits passés, de celle qui prédominait à l'époque. Le bénéfice du recul se trouve dans ce qu'il nous permet de réévaluer ces événements passés et d'en tirer partie pour l'appréciation d'événements contemporains.

Par conséquent, ce que l'on a compris du communisme en 1989, est en bien des points différent de ce que l'on en dit aujourd'hui. Les politiques basées sur les analyses qu'on a pu faire et les stratégies qu'on a pu développer avaient deux gros défauts.

Le premier de ces défauts venait des informations récoltées sur le monde communiste et des déductions hâtives qu'on en avait tirées sur ce que serait la réaction des populations, vivant sous ce régime, une fois celui-ci disparu. Le second s'expliquait par la vitesse avec laquelle les événements se succédaient, faisant qu'une politique envisageable le lundi était impensable le jeudi. 

L'Ouest "pays du mythe"

Concernant l'Europe Centrale et du Sud Est, les problèmes ont été encore plus compliqués du fait du rôle très influent des acteurs extérieurs, et de leurs convictions illusoires, entretenues par les sociétés communistes elles mêmes, d'un véritable  "Pays du mythe" à l'Ouest, que l'Est se plaisait à représenter par des contrées lointaines, desquelles on ne savait rien ou presque rien. Ignorance, illusions, convictions pleinement axiomatiques, existaient des deux côtés du rideau de fer, Est comme Ouest.  On peut réellement parler de mythes, car ces convictions ont fondé toutes les positions des décideurs de l'Ouest et de leurs conseillers pendant cette période, devenant  par cela même très difficiles à mettre en doute.

Un de ces mythes consistait à dire que les régimes communistes dureraient, qu'ils ne pouvaient pas s'effondrer et qu'ils ne s'effondreraient pas. Celui qui pensait autrement était soit un idiot soit un suppôt du système. Cette croyance était bien entretenue et sous-tendait toute la pensée de l'Ouest dans les années 70 et 80.

L'aveuglement des décideurs de l'Ouest

György Schöpflin est député européen pour la Hongrie (PPE). Journaliste et chercheur, il a été professeur à University College London de 1976 à 2004 et titulaire d'une Chaire Jean Monnet de l'Union Européenne. Il a publié plusieurs livres sur la nation et le post-communisme. 

Personnellement, je me souviens d'une réunion dans les hauts rangs, durant l'été 1989, avec des décideurs allemands, français et britanniques. Quand j'ai suggéré, aux vues des transformations opérées en Pologne et en Hongrie, que les systèmes communistes s'effondraient et que tôt ou tard, elles atteindraient aussi la RDA, les allemands de l'Ouest présents se sont tous choqués et indignés d'horreur à cette idée. La fin de la RDA signifiait, en effet, la mise à l'ordre du jour immédiate de la question de la réunification, ce qui a été effectivement, le cas par la suite.

Concrètement, il découlait de cette illusion, que la stabilité politique était supérieure aux droits de l'Homme, et que donc il ne devait pas y avoir de rêves dangereux sur l'introduction de normes démocratiques dans les sociétés communistes. Inutile de préciser que cette attitude a changé au fil des événements.

La gauche européenne travaillait dur à entretenir une autre croyance, un peu déviante, qui consistait à reconnaître qu'après tout, les systèmes gauchistes pouvaient être améliorés, partiellement et dans un futur lointain peut être, mais que la critique des communistes était réactionnaire et déplorable.
En d'autres termes, la démocratie était bonne pour les Européens de l'Ouest mais les Européens de l'Europe centrale et du Sud Est, ne devaient pas y compter, car s'ils avaient de telles prétentions, le Kremlin se mettrait en colère, ce qui déclencherait une troisième Guerre Mondiale.

Le communisme éternel?

Pour pousser plus loin l'analyse, je dirais que l'Ouest, prisonnier de sa vue préétablie du monde communiste, n'était malheureusement pas préparé aux événements de 1989. Quand les choses ont commencé à bouger cette année là, l'interprétation dominante à l'Est selon laquelle la fin était proche, n'avait pas de sens pour eux.

Or si, comme les diamants, le communisme est éternel, alors que signifient les négociations en Pologne et l'accord du 3 avril selon lesquels les élections seraient autorisées avec des candidats non approuvés par le parti?  Et quelle était la signification de la déclaration renversante de janvier 1989, selon laquelle les événements de 1956 en Hongrie n'étaient soudainement plus présentés par les décideurs comme une "contre révolution"mais comme un soulèvement populaire?

Une révolution des mentalités

L'Ouest a mis du temps à comprendre que le communisme n'était pas seulement un système de pouvoir politique et un langage idéologique mais qu'il avait aussi son propre capital culturel. Pour les populations vivant sous ce régime, ce capital culturel exigeait de savoir s'adapter à l'exercice du pouvoir arbitraire, de le prévoir si possible, de l'accepter, d'en profiter et de lui résister. Une des bases du système revenait à ne pas accepter la vérité présentée, mais de chercher le message caché, de systématiquement chercher la cause des événements, et de savoir que la chance, les accidents, les coïncidences étaient   irréels, tout comme notre capacité à faire changer les choses, en tant qu'individu. 

Les structures étaient tout et les structures ne pouvaient pas être changées par un individu, ni même par plusieurs individus dont les actions étaient condamnées à échouer à cause d'un système politique trop fort. La coercition et la  menace du recours à la force étaient réelles, mais l'adaptation et la cooptation rendaient la force de moins en moins nécessaires. Le capital culturel de ces sociétés, déguisé sous ces masques, a constitué un obstacle très sérieux à l'introduction de la démocratie.

La démocratie fonctionne parce que les institutions ont de l'autorité et que l'autorité de la loi est respectée. Il existait une présomption diffusée partout à l'Ouest, et dans une certaine mesure parmi les réformateurs locaux, que l'introduction de nouvelles institutions suffirait pour garantir des comportements démocratiques. C'était le comble de la naïveté. Les nouvelles et vieilles institutions ne tiraient pas, contrairement à l'Ouest, leur autorité du peuple – et ce n'était pas un problème, étant donnée l'habitude bien ancrée des institutions- façades.

Les réformateurs locaux, en tout cas certains d'entres eux, prenaient le parti que, plus ou moins, tout était bon à prendre en terme de transformation. Mais c'était penser que les normes établies et les différents degrés de volonté politique mèneraient un changement radical, sans prendre en compte le capital culturel accumulé.

Il est clair, que quand il y avait eu des révolutions symboliques ou réelles, les chances de refondation (Etats Baltes, République Tchèque) étaient meilleures, mais d'autres facteurs, comme l'adaptation de l'élite pouvait freiner le processus (Roumanie, Slovaquie). 

Les failles du consensus de Washington

L'Ouest présumait qu'une transformation, à partir de l'économie, mènerait (automatiquement) à la démocratie, c'est-à-dire que la démocratie renaîtrait de ses cendres, tel le Phoenix – à travers la propriété privée et la prospérité, apportant avec elle une nouvelle classe de capitalistes qui se comporteraient comme des capitalistes de l'Ouest. Cette notion trouve son origine dans le consensus de Washington, selon lequel le libre marché résout tous les problèmes.

Par ailleurs, l'introduction du processus démocratique a fait naître de nouveaux groupes politiques, qui n'avaient quasiment aucune expérience en politique, ni en administration ou management, et qui se sont retrouvés la proie d'une nomenclature de bureaucrates sophistiqués et manipulateurs. Et en parallèle, les déficits cognitifs, sémantiques et intellectuels de la population ne facilitaient pas l'émergence d'une société civile.

Finalement, la théorie occidentale de la démocratie était complètement défaillante en ce qu'elle n'avait aucune compréhension de ce qui était nécessaire pour construire une démocratie et une citoyenneté, dans des pays dotés d'un capital culturel hérité du communisme.  Quand on y pense, c'est d'autant plus surprenant, étant donné le plutôt mauvais souvenir de l'introduction (ou l'imposition par la force) des systèmes démocratiques dans les ex colonies des pays de l'Ouest, démocraties, qui, par ailleurs sont  toutes tombées très rapidement.

Les décideurs politiques auraient au moins dû comprendre qu'aller à l'encontre de ces facteurs culturels, pour transmettre des connaissances politiques et institutionnelles d'un système à l'autre, pourrait saper les fondements de ces nouvelles démocraties.