Derniers articles publiés

18 ans, 16 ans… le droit de vote dans l'Union européenne

Carte et comparatif 25.11.2019 Léo Lictevout

Les dernières élections européennes de mai 2019 ont vu une hausse de la participation de 14 points chez les jeunes. Une raison pour permettre à plus d'entre eux de participer aux élections en abaissant la majorité électorale à 16 ans ? Pour l'heure, peu d'Etats membres de l'UE ont franchi le pas. Courte synthèse des débats européens en la matière.

En 2019, la mobilisation contre le réchauffement climatique a montré aux yeux du monde que les jeunes générations n'étaient pas désintéressées des enjeux politiques, et même prêtes à se mobiliser pour les causes qui les touchent directement. Alors que les grèves lycéennes pour le climat ont fait défiler dans la rue des milliers de jeunes n'ayant pour la plupart pas le droit de vote, elles soulèvent la question de la politisation de cette frange de la population, qui fait entendre ses opinions autrement que par les urnes.

Vote à 16 ans, l'état des choses en France

Si la question de l'abaissement du droit de vote aux jeunes de 16 et 17 ans (1,7 million de personnes en France) est aujourd'hui très peu présente dans le débat politique français, il est tout à fait possible que cette réforme se réalise plus tard. Bien que "le débat n'ait jusque-là pas été important en France, il est vraisemblable qu'un jour ça finisse par être voté", estime à ce propos Pierre Bréchon, chercheur en science politique à Sciences Po Grenoble et spécialiste des comportements politiques, interrogé par Toute l'Europe.

En France, l'idée du droit de vote à 16 ans figurait dans les programmes électoraux des partis de gauche Europe Ecologie Les Verts et La France Insoumise lors de l'élection présidentielle de 2017. Au cours de ce même scrutin, le porte-parole de campagne du candidat de droite François Fillon, Thierry Solère (aile centriste du parti Les Républicains), s'était prononcé - à titre personnel - en faveur du vote à 16 ans. Quinze ans plus tôt, le candidat du Parti Socialiste Lionel Jospin proposait quant à lui de fixer le droit de vote à 17 ans.

Plus récemment, la maire PS de Paris, Anne Hidalgo, souhaitait mettre en place à l'occasion des élections européennes une expérimentation du vote à 16 ans à Paris (qui n'a finalement pas pu se dérouler). Peu avant le scrutin, le président en personne s'était déclaré "ouvert à la discussion" sur le sujet, à condition que les jeunes "saturent les compteurs" le 26 mai 2019. Le sujet n'est depuis plus à l'ordre du jour. L'abaissement du droit de vote à 16 ans continue d'être défendu par des syndicats étudiants et lycéens (comme l'UNL ou l'UNEF), et par différents partis.

Et ailleurs en Europe ?

Dans le reste de l'UE, plusieurs pays ont déjà franchi le pas : l'Autriche et Malte ont abaissé leur majorité électorale à 16 ans pour toutes les élections, respectivement en 2007 et en 2018, tandis que la Grèce l'a elle fixée à 17 ans en 2016. D'autres pays, comme l'Allemagne, le Royaume-Uni ou l'Estonie ont autorisé leurs citoyens âgés de plus de 16 ans à voter à certaines élections locales (au Royaume-Uni ce n'est le cas qu'en Ecosse, tandis qu'en Allemagne cette loi existe dans cinq des seize Länder). En Slovénie enfin, les jeunes de 16 ans peuvent voter à toutes les élections… s'ils ont un emploi.

En Italie, le débat a été soulevé après une déclaration de l'ancien président du Conseil, Enrico Letta (social-démocrate), prenant parti pour une telle réforme à la fin du mois de septembre 2019. Une proposition rapidement soutenue par le chef actuel du gouvernement Giuseppe Conte et par des responsables de partis italiens de droite comme de gauche.

En Irlande enfin, la proposition a été émise par le Sinn Féin en 2018 et est depuis débattue, et défendue par le National Youth Council of Ireland. Un référendum sur le sujet pourrait être organisé dans les années à venir.

Quels arguments pour et contre ?

Les partisans d'une majorité électorale à 16 ans y voient notamment un moyen de rétablir l'équilibre générationnel au sein d'un continent à la population vieillissante : en Italie par exemple, depuis 2000, l'équilibre s'est inversé entre les jeunes de 18 à 34 ans, qui ne représentent que 10,7 millions d'habitants, et les 13,8 millions de plus de 65 ans, faisant vieillir la moyenne d'âge du corps électoral. Cet argument pourrait avoir la faveur des responsables de gauche, populaires auprès des jeunes. Comme le montrait un sondage Ipsos/Sopra Steria au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle de 2017, les candidats de gauche (Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon) l'emportaient chez les moins de 35 ans, tandis que le candidat de droite François Fillon était lui le favori des plus de 60 ans. Pour Pierre Bréchon, "les partis de gauche qui soutiennent cette proposition le font plus car ils pensent y avoir un intérêt politique, des gains électoraux, même si cela ne fait pas nécessairement partie de l'essence idéologique de la gauche". En effet, le dernier abaissement de la majorité électorale (de 21 à 18 ans) a été promulgué en 1974 par Valéry Giscard d'Estaing, un président de centre droit. L'idée de l'abaissement du droit de vote n'est donc pas l'apanage d'un seul bord politique.

Un autre argument avancé est celui de la révolution de l'information. A travers les réseaux sociaux et les nouveaux médias en ligne, la jeunesse serait plus informée, et ainsi plus à même de se forger un avis politique.

Toutefois, l'idée d'une politisation "automatique" des jeunes à qui l'on accorderait le droit de vote ne fait pas l'unanimité. Si 75 % des jeunes de 16 et 17 ans ont participé en 2014 au référendum sur l'indépendance de l'Ecosse, laquelle leur avait exceptionnellement accordé le droit de vote, le caractère unique du scrutin empêche de tirer de cet exemple une règle générale. Pierre Bréchon rejette ce "mythe, chez certains députés, qu'en leur accordant le droit de vote, on politiserait automatiquement les jeunes : c'est utopique. On peut faire voter les jeunes à 16 ans, mais je pense qu'il y aura une plus forte abstention chez les 16-18 ans. L'esprit politique est encore en formation, et l'on est encore sous l'influence du foyer familial", estime Pierre Bréchon.

D'autres opposants à cet abaissement du droit de vote considèrent justement que cet âge est prématuré,  les jeunes ne possédant "pas le bagage culturel et politique nécessaire pour aller voter", comme l'explique le syndicat lycéen FIDL. Ce manque de recul pourrait par ailleurs les rendre influençables tant vis-à-vis de leur entourage que de courants politiques démagogues : un risque, selon Noel Howard, directeur du syndicat des professions sociales d'Irlande. Il serait donc essentiel que l'esprit politique ait le temps de se construire de manière indépendante, avant d'obtenir le droit de vote.

En 2014, l'idée était encore très impopulaire auprès des Français : 82 % d'entre eux se disaient opposés à l’idée d'ouvrir le droit de vote aux 16-17 ans pour les élections locales.