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Portraits d'Européens

Garry Kasparov, le coup d'attaque permanent

Garry Kasparov

Garry Kasparov est tout sauf un petit joueur. Grand maître des échecs, il a réveillé l'intérêt médiatique pour ce sport et l'a écrasé de sa suprématie pendant dix ans. Charismatique et orgueilleux, le Russe originaire d'Azerbaïdjan et détenteur d'un passeport croate poursuit depuis 2005 ses combats loin des échiquiers, cherchant à conquérir la présidence de la Fédération internationale d'échecs et surtout à déboulonner le tout puissant Vladimir Poutine. Un nouvel adversaire autrement plus coriace que son meilleur ennemi de toujours, Anatoli Karpov.

A la recherche d'Anatoli Karpov

Longtemps, pour Garry Kasparov, l'ennemi a eu le nom d'Anatoli Karpov. L'adversaire à battre, presque l'homme à abattre. Les échecs, "oui c'est violent", assume sans problème l'ancien grand maître, retraité depuis 2005. "Perdre la partie de l'intelligence, perdre dans la lutte contre deux caractères, cela peut être beaucoup plus violent, beaucoup plus brutal qu'un affrontement physique", explique-t-il pour Frédéric Waringuez, du journal L'Equipe.

Courir après celui qui est alors le meilleur joueur du monde, en remplacement de l'insaisissable Bobby Fischer, perdu pour le jeu au sommet de sa gloire au début des années 1970, a évidemment été un moteur pour Kasparov. Dès son accession au titre de champion d'URSS junior, à seulement 13 ans, se profile l'affrontement entre ces deux versions plutôt antagonistes du pays. Anatoli Karpov incarne alors l'Union soviétique de Brejnev et joue aux échecs tel un monstre froid. De l'autre côté de l'échiquier, lui fera face un gamin venu d'Azerbaïdjan, né Garik Vaïnstein d'un père juif et d'une mère Arménienne, nettement plus nerveux et déjà en révolte contre l'ordre établi.

Le début d'un interminable match mythique qui va durer six ans. Kasparov-Karpov, de 1984 à 1990, est l'équivalent non usurpé des rencontres Borg-McEnroe ou Ali-Frazier. Même si contrairement aux tennismen et aux boxeurs, le duel soviétique autour de l'échiquier se soldera toujours par la victoire de Kasparov. Dès leur premier match, à Moscou, la suprématie bascule entre les deux hommes. Karpov a bien mené 5 à 0 face à son challenger, mais ce dernier, faisant preuve d'une incroyable résistance, le privera de la sixième manche gagnante. Si la Fédération internationale d'échecs (FIDE) finit par annuler la rencontre sur le score de 5-3, un an plus tard, Garry Kasparov capitalisera sur son emprise psychologique et deviendra champion du monde.

"Karpov a perdu tous les matchs suivants parce qu'il ne pouvait pas supporter la pression", se rappelle Kasparov. "En 1986, à Leningrad, 22e partie, match décisif, il perd. En 1987, à Séville, 24e partie, il était à ça de gagner, il lui suffisait d'une nulle, mais je gagne et je conserve mon titre… Comme dans le final du match à Lyon en 1990 où, sous pression, il a craqué une nouvelle fois", poursuit-il, toujours pour L'Equipe.

Le grand maître contre la machine

De toute évidence, Garry Kasparov n'est pas peu fier de ces performances. Décrit par les spécialistes comme un joueur théâtral et expressif, alors que la plupart de ses adversaires sont plutôt des hommes placides et effacés derrière leurs pièces de bois, il a remporté haut la main le combat psychologique, en pratiquant un jeu offensif et inventif. Cheveux et sourcils touffus, barbe noire comme du charbon prête à reprendre ses droits sur un visage pourtant toujours rasé de frais, le joueur est volontiers élégant. L'image d'un Kasparov littéralement absorbé par sa partie, les yeux rivés sur ses pièces, les mains toujours en mouvement restera à la postérité.

Naturellement, quelques défaites viendront ternir légèrement son palmarès, lui faisant abandonner, in fine, sa couronne de champion du monde en 1995 contre son compatriote Vladimir Kramnik. Mais sa pire déconvenue, comme le relate Pierre Barthélémy dans Le Monde, est probablement sa déroute en 1997 contre Deep Blue, le super-ordinateur d'IBM. Déjà mis en ballotage l'année précédente et affirmant qu'il ne serait jamais battu par un ordinateur, le roi Kasparov tombait donc de son piédestal. La première fissure dans un tableau parfait. Abandonnant la deuxième manche car déstabilisé par ce qu'il pensait être une tricherie et qui n'était en réalité certainement qu'un bug de la machine, pour la première fois de sa carrière, Garry Kasparov perdait le combat mental. Il ne s'en relèverait pas et finirait assommé lors de la manche décisive après avoir arraché seulement trois parties nulles entre temps.

Au fond, le grand maître russe aura été au cœur de toutes les modernisations de son sport. Champion incontesté, porté par son insolence envers le communisme, il a été et demeure encore aujourd'hui la plus grande star des échecs. Premier à recourir à l'informatique pour préparer ses matchs, consulter les bases de données et tester ses attaques, il fut aux premières loges pour assister à l'avènement des machines sur les hommes. Si la belle de l'affrontement entre Kasparov et IBM devait alors lieu demain, il n'y aurait d'ailleurs plus aucun suspens. Le Russe passerait pour un joueur du dimanche face au logiciel implacable.

Et Kasparov participa également aux querelles internes à la FIDE, organisation au fonctionnement proche de celui de la FIFA. A l'origine de la scission de la Fédération, en 1993, le joueur fit ses premiers pas dans l'univers de la politique avec pertes et fracas, s'attirant le mauvais œil de la plupart de ses pairs, rapidement lassés de son égo surdimensionné et de sa propension à tout régenter. "Je reconnais dans ton comportement les trois piliers d'un Bolchevik", lui dira ainsi Boris Spassky, ancien adversaire de Bobby Fischer. "Le premier : qui n'est pas avec moi est contre moi. Le deuxième : si l'ennemi n'abandonne pas, on l'anéantit. Et le troisième : on ne sait où on va, mais on va y arriver".

En politique dans la peau du challenger

Rétif voire indifférent aux critiques, le champion russe ne s'arrêta logiquement pas à ce premier échec. Dans le viseur de Kasparov, le controversé président de la FIDE, Kirsan Ilyumzhinov, Russe kalmouk prétendant avoir été en contact avec des extraterrestres, oligarque et proche de Vladimir Poutine. En vain à nouveau. Président "à la Sepp Blatter" suivant le principe d'un pays-une voix et arrosant les fédérations de ses millions personnels, M. Ilyumzhinov a facilement paré les offensives du grand maître, allant même jusqu'à l'accuser de corruption.

Derrière ce camouflet, Garry Kasparov voit évidemment la main de Moscou et de son adversaire ultime, Vladimir Poutine. Pas avare de critiques à l'égard de l'hôte du Kremlin, l'ancien joueur d'échecs est vent debout contre celui qu'il compare à un "cancer" pour la Russie et rêve de le détrôner dans les urnes. De la critique méthodique des Jeux olympiques de Sotchi 2014, accordés à Vladimir Poutine grâce à la complaisance des pays occidentaux, à la défense des intérêts de Bachar el-Assad en Syrie, Garry Kasparov, aujourd'hui âgé de 52 ans, ne ménage pas sa peine, sillonne le monde muni de son passeport croate et envahit les plateaux des télévisions pour tâcher de battre en brèche l'action du président russe.

Les Européens "doivent comprendre que le temps des bisous et des compromis doit s'achever", a-t-il ainsi expliqué à L'Express. "Poutine voit dans le flot des réfugiés un moyen de pression idéal sur l'opinion et un atout essentiel pour ses alliés d'extrême droite qui, comme le Front national, profitent ouvertement des financements du Kremlin", ajoute-t-il. Avant de prévenir : "A terme, l'influence croissante de ces mouvements en Europe pourrait lui valoir une levée des sanctions".

Exilé à New York pour échapper à la violente répression des opposants du régime, c'est depuis l'Amérique que Kasparov a déploré la mort, en mars 2015, de son ami Boris Nemtsov, assassiné en plein Moscou. "Boris Nemtsov a été tué parce qu'il pouvait être tué", déclare-t-il alors. "Poutine et ses élites estiment qu'après 15 ans au pouvoir, ils peuvent tout faire, il n'y a plus de ligne rouge".

Orateur intarissable, toujours sanguin, mais habile communiquant capable de s'exprimer dans un anglais parfait, Garry Kasparov vient de sortir un livre, intitulé, en référence directe aux livres et à la série à succès Game of Thrones, Winter is coming – pourquoi Vladimir Poutine et les ennemis du monde libre doivent être arrêtés. Rompu à l'art de la guérilla lors de ses joutes aux échecs, le grand maître continue donc d'avancer ses pions, inlassablement. Protégé par sa forte notoriété, mais loin de soulever les foules dans son pays où il est largement vu, comme l'explique l'écrivain Vladimir Federovski, comme le cheval de Troie des Etats-Unis, il est néanmoins probable que cette fois, Garry Kasparov ne prenne jamais le roi de son adversaire.

L'empreinte digitale de Garry Kasparov par 28 minutes d'Arte

 

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE

L'Européen du mois - 28 minutes