Parlement européen

Yves Bertoncini (Notre Europe) : "Les partis europhobes ont progressé de manière limitée"

Yves Bertoncini

Les élections européennes du 25 mai 2014 ont vu augmenter le nombre d'élus d'extrême-droite et de droites extrêmes. Assiste-t-on pour autant à une "vague europhobe", comme l'analysent un peu vite plusieurs observateurs ? Certes, en France, le Front national est de loin le vainqueur du scrutin avec 24 élus, tout comme la droite eurosceptique en Grande-Bretagne (23 élus) et le Parti du peuple danois (4 élus). Certes, l'extrême-droite fait de bons scores dans d'autres pays, comme en Autriche ou, malgré une diminution relative, aux Pays-Bas, tandis qu'émerge même en Allemagne un nouveau parti souverainiste. Mais pour Yves Bertoncini, directeur du think tank Notre Europe – Institut Jacques Delors, la victoire de ces mouvances est à relativiser.

La poussée europhobe 

Eurosceptiques ou europhobes ? Yves Bertoncini insiste sur la différence qui les sépare. Les premiers, nombreux à avoir été élus le 25 mai y compris au sein des partis de gouvernement, ne souhaitent pas nécessairement sortir de l'Union européenne, ni même de l'euro et de Schengen. Au contraire des partis europhobes, qui "ont progressé mais dans une certaine limite" : l'extrême-droite europhobe a pris deux points, mais reste à 6 % des sièges européens, tandis que la droite europhobe de type UKIP a "à peine" progressé. La gauche radicale a quant à elle également connu un certain succès, mais elle "n'est pas europhobe".

Le score du Front national, symptôme d'une triple crise

La France cherche son destin dans l'Europe et dans la mondialisation

Comment interpréter la victoire du Front national en France ? Le directeur de Notre Europe y voit le symptôme d'une triple crise : politique, économique et sociale et identitaire.

Politique tout d'abord : les deux principaux partis de gouvernement, PS et UMP, ne réunissent en effet à eux deux qu'un tiers des suffrages, un très faible score en comparaison des autres pays d'Europe. "Il y a vraiment en France une déliquescence des partis de gouvernement", juge M. Bertoncini.

Economique et sociale ensuite, avec l'augmentation du chômage et des déficits, et la faible croissance. Mais celle-ci n'explique pas à elle seule le vote en faveur de Marine Le Pen : l'Espagne et l'Irlande, par exemple, "ne produisent pas d'extrême-droite".

Identitaire enfin, comme c'est le cas pour l'Autriche ou le Danemark : la France "cherche son destin dans l'Europe et dans la mondialisation, qui est hanté par une sorte de déclin relatif".

C'est donc cette conjonction globale qui, pour M. Bertoncini, "nous donne le résultat du 25 mai".

Faible impact au Parlement, influence certaine en Europe

Bien que Marine Le Pen ait "de réelles chances de former un groupe d'extrême-droite" au sein du nouveau Parlement européen, celui-ci n'aura de toute façon "pas d'impact" : le nombre de ses membres resterait trop faible pour peser sur l'agenda institutionnel. Dès lors, le Front national n'aura le choix que de se rallier, ponctuellement, à certains votes, comme c'était déjà le cas lors de la précédente mandature, ou bien de s'y opposer. 

Le message "moins de rigueur et un peu plus de croissance" a une chance d'être entendu

En revanche, l'impact politique des partis eurosceptiques et europhobes est réel sur les partis de gouvernement qui ont des élus dans les principaux groupes, en particulier concernant certains sujets. Aucune chance de s'orienter par exemple vers une sortie de l'euro. En revanche, sur "la libre circulation des personnes (...), sur Schengen et sur les frontières externes (…) il y a une perméabilité des partis de gouvernement. Le meilleur exemple, c'est David Cameron, qui voit une partie de son agenda dicté par Nigel Farage et le UKIP". Le message consistant à dire "moins de rigueur et un peu plus de croissance", qui n'est pas uniquement porté par les europhobes, a une chance d'être entendu, tout comme celui concernant "l'emprise des normes ou des contraintes européennes sur les Etats membres, voire dans la vie quotidienne des citoyens (...). Cette emprise est souvent surestimée (…), parfois même les peuples réclament plus de normes européennes (…) mais il y a quand même une expression de ras-le-bol vis-à-vis des intrusions bruxelloises". Cela, "on le devra aussi en partie à la poussée europhobe".

La France affaiblie 

"La France comptera moins qu'avant", selon M. Bertoncini. Parce que le tiers des députés européens que les Français envoient au Parlement européen "ne comptent pour rien, ou presque". De fait, le pays "affaiblit son influence au sein des deux groupes qui comptent" : les sociaux-démocrates et les conservateurs.

Cependant, "au-delà du Parlement européen", la France maintient son pouvoir "parce que c'est un grand pays de l'Union européenne", bien qu'elle soit affaiblie, non seulement par le résultat du scrutin et l'image qu'il véhicule, mais surtout par ses mauvais résultats économiques et sociaux qu'elle n'arrive pas à résoudre.

Enfin, le pays pourrait trouver en l'Italie et en l'Espagne des alliés. Ces deux pays possèdent actuellement "des gouvernements qui ont fait des réformes assez courageuses et douloureuses", et ont "au moins autant que la France", la crédibilité pour porter au niveau européen "le message selon lequel il y a eu une période de rigueur budgétaire (…) mais [que] maintenant il faut amorcer un nouveau cycle (…) qui fait un peu plus pour la croissance et l'emploi".

 

Le "bataillon de soldats inconnus"

67 nouveaux députés proviennent de partis qui ne sont, pour le moment, affiliés à aucun des groupes existants du Parlement européen. Que vont-ils devenir ? Comme le détaille Yves Bertoncini, la première cohorte est celle du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, avec 17 élus. Or ce dernier ne souhaite être attaché à aucun groupe, mais laisse une certaine liberté à ses membres. Dès lors, certains pourraient aller vers la droite europhobe, d'autres vers les écologistes"…

Le 2e groupe en importance,  Alternativ für Deutschland (7 élus), devrait rejoindre les conservateurs britanniques ou le UKIP, mais a exclu une alliance avec le FN. Restent un grand nombre de députés peu ou prou isolés : la "liste Tispras" élue en Italie rejoindra probablement la gauche radicale, les autres se disperseront en fonction des tractations actuelles de l'extrême-droite menée par Marine Le Pen, de la droite europhobe du UKIP et de la droite eurosceptique de David Cameron, à la recherche de députés issus d'au moins 6 autres pays pour former un groupe. Ils ont jusqu'à la fin du mois de juin pour y parvenir.