Parlement européen

Vu d'Europe : les pays du Nord entre euroscepticisme et repli national

carte UE

Du 22 au 25 mai 2014, les Européens éliront le neuvième Parlement européen de leur histoire. A six mois de ce rendez-vous, les médias prévoient une percée de l'euroscepticisme et des extrémistes nationaux. Les sondages confirment cette évolution, tout comme les élections locales qui se sont déroulées en France, en Autriche ou, plus récemment, en Slovaquie. A quel scénario faut-il donc s'attendre après ces élections ? Cette semaine, Touteleurope.eu fait le point avec trois journalistes : Mark Beunderman, chef du service "Europe" à NRC Handelsblad (Pays Bas), Jarno Hartikainenen correspondant à Bruxelles pour le quotidien Kauppalehti (Finlande) et Anoosh Chakelian, rédactrice en chef adjointe de Total Politics magazine (Royaume-Uni).

Les Pays Bas et l'amie française de Geert Wilders

Mark Beunderman



Chef du service "Europe" au quotidien néerlandais NRC Handelsblad.

"Cette fois-ci, la campagne électorale a commencé beaucoup plus tôt que d'habitude", affirme Mark Beunderman, chef du service "Europe" au quotidien néerlandais NRC Handelsblad. Avec leur 16 millions d'habitants et un PIB par habitant de quelque 33 000 euros en 2012, les Pays Bas sont l'un des pays les plus riches de la zone euro et les plus… eurosceptiques. "Dans mon pays, le climat politique est de plus en plus british", raconte M. Beunderman. En effet, comme au Royaume-Uni, où le principal parti eurosceptique, l'UKIP, pourrait remporter entre 20% et 30% aux élections européennes, aux Pays-Bas la cote du Parti pour la liberté (PVV) ne cesse de monter. 

Fondé par Geert Wilders en 2006, le PVV pourrait être le premier parti néerlandais en mai prochain, avec des mots d'ordre controversés, notamment concernant l'Islam. "La montée du parti de Wilders est un grand sujet de débat ici", explique le journaliste de NRC Handelsblad. "Après son alliance avec Marine Le Pen, les médias s'interrogent sur l'antisémitisme au sein du Front National, mais aussi sur le rôle que ce groupe va avoir au Parlement". D'autres partis européens pourraient rejoindre cette alliance franco-néerlandaise, notamment la Ligue du Nord (Italie) et le Parti de la liberté (Autriche), mais rien n'est décidé pour l'instant. Paradoxalement, ce qui est certain aujourd'hui, c'est le "no" du UKIP de Nigel Farage au couple Wilders-Le Pen : "il estime que le racisme et l'antisémitisme sont trop répandus dans le FN", précise M. Beunderman.

Les autres partis néerlandais, le Parti populaire libéral et démocrate (VVD, au gouvernement) et le Parti travailliste (PvdA), affrontent également la question de l'euroscepticisme. "Je définirais le VVD comme un parti modérément eurosceptique", affirme le journaliste néerlandais. En tout cas"il n'est certainement pas un parti fédéraliste". Or, au Parlement européen les élus VVD siègent dans les rangs de l'ALDE, dont le président et probable futur candidat est Guy Verhofstadt, un fervent fédéraliste. Même scénario du côté des travaillistes, censés soutenir Martin Schulz au niveau européen, alors que des élections municipales se tiendront en mars prochain et que la question "faut-il plus ou moins d'Europe?" sera au centre du débat.

Les Vrais Finlandais : la surprise nordique aux élections européennes ?

Jarno Hartikainenen



Correspondant à Bruxelles pour le quotidien finlandais Kauppalehti.

"Extrémistes de droite", "populistes", "eurosceptiques"… qui sont les "Vrais Finlandais" ? Le correspondant à Bruxelles du quotidien Kauppalehti, Jarno Hartikainenen, ne partage pas le portrait dressé par une partie de la presse européenne :"l'étiquette 'extrême droite' n'est pas appropriée aux Vrais Finlandais", explique le journaliste, "c'est un parti nationaliste, conservateur, mais qui a un background ouvrier et des positions très proches à celles du UKIP britannique". Comme son collègue anglais Nigel Farage, le Finlandais Timo Soini souhaite que l'UE soit limitée à un marché unique où des Etats souverains commercent librement.

Alors que les Vrais Finlandais rêvent d'améliorer leur ancien score de 19% (2011) et rejoindre le grand groupe eurosceptique au Parlement européen, les autres partis pensent déjà aux candidats et au prochain commissaire finlandais. L'actuel, le libéral Olli Rehn, souhaiterait être candidat à la présidence de la Commission pour le groupe ALDE, mais il devra en discuter avec le belge Guy Verhofstadt. Ce dernier est connu pour ses positions fédéralistes, tandis qu'au nord d'Helsinki on pense plutôt qu'il faudrait "moins d'Europe" pour les années à venir.

"La crise économique a renforcé le discours eurosceptique, et la majorité de la population est insatisfaite de la situation actuelle", poursuit M. Hartikainenen. "Les Finlandais ne sont pas contents d'aider la Grèce, ils pensent : 'ce sont eux qui ont provoqué tous ces problèmes'", raconte le journaliste. Avec ses 5 millions d'habitants, la Finlande aura droit à 12 eurodéputés à partir des prochaines élections. Actuellement, un seul vient du parti des Vrais Finlandais, "après mai 2014 ils pourraient être deux ou trois", conclut Jarno Hartikainenen.

Royaume-Uni : l'irrésistible course de Nigel Farage

"Who the Hell do you think you are?" ["Qui diable pensez-vous être ?"], demandait Nigel Farage à Herman Van Rompuy en novembre 2010. Depuis, la vidéo de son intervention dans l'hémicycle de Strasbourg a fait le tour de la toile et M. Farage est devenu une icône de l'euroscepticisme. Ironique, charismatique et bon orateur, le leader du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP) est aujourd'hui l'un des eurodéputés les plus connus et la nouveauté du panorama politique britannique.

Anoosh Chakelian



Rédactrice en chef adjointe de Total Politics magazine (Royaume-Uni).

"Nigel Farage est le visage présentable de la droite britannique", explique Anoosh Chakelian, rédactrice en chef adjointe de Total Politics magazine. "En effet, la montée du UKIP correspond à la baisse du Parti nationaliste britannique (BNP), dont une part des voix est en train de migrer vers M. Farage", poursuit la journaliste. A la différence du BNP, qui fait souvent polémique pour ses propos antimusulmans, le UKIP évite tout dérapage xénophobe et se concentre sur la question européenne : "le Royaume-Uni serait plus prospère hors de l'Union européenne", prévoit M. Farage.

Le succès du UKIP dépend largement de son leader et de l'image qu'il a su donner au parti. C'est pourquoi M. Farage préfère ne pas rejoindre la coalition formée par le Front National et le Parti pour la liberté néerlandais. "L'UKIP est très prudent en matière d'alliances européennes", affirme Mlle Chakelian, "il ne veut pas être accusé de racisme ou d'antisémitisme en s'alliant à de personnages douteux". "Son objectif", conclut la rédactrice adjointe de Total Politics magazine, "est de convaincre les électeurs plus modérés du Parti conservateur, dont la popularité est en baisse en ce moment".

Allié aux pro-européens Libéraux-démocrates de Nick Clegg, le Parti conservateur de David Cameron doit défendre l'image d'"un gouvernement de coalition impopulaire", comme le décrit Anoosh Chakelian. "Le UKIP n'a actuellement aucun représentant au Parlement national, mais sa montée préoccupe les Tories", raconte la journaliste anglaise. Les conservateurs devront notamment se positionner sur des sujets très délicats, comme la question des Bulgares et des Roumains qui pourront travailler librement au Royaume-Uni à compter du 1er janvier 2014. 

L'année 2014 sera également marquée par le référendum pour l'indépendance de l'Ecosse. Le 18 septembre 2014, cinq millions d'Ecossais pourraient voter pour la création d'un nouvel Etat indépendant. Les élections européennes de mai pourraient alors être l'occasion d'un "test sur l'indépendance", comme ce sera probablement le cas en Catalogne. Cependant, pour Anoosh Chakelian le lien entre référendum et scrutin européen n'est pas évident : "la question écossaise est encore floue, l'appartenance à l'UE est vécue comme une sécurité en Ecosse, mais personne ne sait précisément quel serait le scénario dans le cas d'une victoire du oui".