Parlement européen

Vu d'Europe : les élections européennes et l'extrême droite dans les pays du Sud

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Les 22-25 mai prochains, les Européens éliront le neuvième Parlement européen de leur histoire. A six mois de ce rendez-vous, les médias européens prévoient une percée de l'euroscepticisme et des extrémistes nationaux. Les sondages confirment cette évolution, tout comme les élections locales qui se sont déroulées en France, en Autriche ou, plus récemment, en Slovaquie. A quel scénario faut-il donc s'attendre après ces élections ? Touteleurope.eu fait le point avec quatre correspondants à Bruxelles : Marco Zatterin de La Stampa (Italie), Nikos Chrysoloras de Kathimerini (Grèce) et les Espagnols Beatriz Navarro (La Vanguardia) et Enrique Serbeto (ABC).

"Italie : la politique interne d'abord"

Lors des élections européennes de 2009, l'Italie était le seul des grands pays à enregistrer un taux de participation très important : 65,05%, contre 46% en Espagne, 43,3% en Allemagne ou encore 40,48% en France. "Les prochaines élections enregistreront un taux de participation plus bas", prévoit Marco Zatterin, correspondant à Bruxelles pour le quotidien italien La Stampa. "Les Italiens ne pensent toujours pas que ces élections aient une réelle importance pour leur vie quotidienne. Aux européennes, ils sont généralement moins nombreux à voter, et ils votent plus librement", poursuit le journaliste.

En mai 2014, cette liberté de vote pourrait se traduire par une victoire des partis d'opposition : notamment du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo. "Les partis au gouvernement n'ont pas encore commencé à préparer les élections européennes", explique M. Zatterin. Pour l'instant, le chef du gouvernement italien s'est limité à exprimer son soutien à Martin Schulz (S&D). Le Parti Démocrate et le centre-droit penseraient plutôt à la survie du gouvernement, de plus en plus précaire après la décision de Berlusconi de passer à l'opposition. A ce propos, "la présidence italienne du Conseil de l'UE [pendant le deuxième semestre de 2014] pourrait donner à Enrico Letta une majeure sérénité gouvernementale", avance le journaliste italien.

Du côté de l'opposition, l'activité préélectorale aurait déjà commencé : "il semblerait que Beppe Grillo ait déjà pris des contacts avec Nigel Farage de l'UKIP, et que la Ligue du Nord veille s'allier au Front National", explique Marco Zatterin. Alors que le Front National français et le Parti pour la liberté néerlandais ont déjà annoncé leur alliance, les deux formations italiennes seraient à la recherche des partenaires en Europe, qui pourtant ne leur ressemblent pas beaucoup. "Tout cela est assez flou", avoue Zatterin. "A la différence de l'UKIP, le Mouvement 5 étoile de Grillo n'est pas contre l'Europe, mais pour une autre Europe. De même, la Ligue du Nord n'est ni le FN ni le PVV hollandais : il n'y a aucun antisémitisme dans la Ligue du nord".

L'Italie serait donc l'un des quelques Etats membres à ne pas présenter des formations d'extrême droite grandissantes. "La grande majorité des Italiens est encore favorable àl'Europe", commente le correspondant de La Stampa. Cependant, les partis politiques, tout comme leurs électeurs, ne donnent pas beaucoup d'importance aux élections européennes. Le risque est que les meilleurs candidats ne figurent pas dans les listes pour le Parlement de Strasbourg : "J'espère que nos partis prendront ces élections au sérieux, mais je crains d'être déçu", conclut Zatterin.

En Grèce, "l'image de l'Europe est à son plus bas"

Quand Nikos Chrysoloras est arrivé à Bruxelles, en mai 2012, comme correspondant de Kathimerini, la Grèce était dans la plus grande instabilité politique. Les élections du 6 mai n'avaient pas pu aboutir à la formation d'un gouvernement et celles du 17 juin avait donné un résultat clair : la percée de la gauche radicale (SYRIZA) et du parti néonazi (Aube doré). Après deux ans d'austérité draconienne, les sondages prévoient des résultats très sombres pour 2014. "Selon certains instituts, Aube doré pourrait être le deuxième parti grec, après SYRIZA", commente Chrysoloras.

Nikos Chrysoloras



Correspondant à Bruxelles pour le quotidien grec Kathimerini

Pour le correspondant grec à Bruxelles, il y a un mot qui résume très bien la situation actuelle dans le pays : insoutenable. "Aujourd'hui, 27% des Grecs ne travaillent pas, et deux tiers de ceux qui travaillent sont payés avec un retard de 3 ou 4 mois, parfois un an plus tard", poursuit le journaliste. Cette situation dure depuis longtemps : le taux de chômage a dépassé le cap des 10% fin 2009 et n'a jamais arrêté de croître depuis, et durant les quatre dernières années la Grèce a perdu un quart de son PIB et le revenu des ménages a baissé de 40%. "Combien de temps cela peut-il encore durer ?", s'interroge M. Chrysoloras.

La scène politique grecque reflète cette situation dramatique : "le parti PASOK [socialiste] est passé de 44% en 2009 à 4% selon les derniers sondages, le DIMAR [social-démocrate] est estimé à 3%", affirme le correspondant de Kathimerini. Au contraire, SYRIZA devrait remporter environ 30% des voix, tout comme le centre droit de Nouvelle Démocratie. Le parti néonazi, Aube doré, obtiendrait 11% des soutiens. Le centre gauche, qui était au pouvoir sous Papandréou entre 2009 et 2011, paie donc le prix de sa politique d'austérité et des accords signés avec la Troïka.

Malgré son discours anti-européen, le parti Aube doré participera aux élections européennes de mai 2014. "Il parait qu'ils se sont déjà activés à Bruxelles pour améliorer l'image du parti", raconte Chrysoloras, "mais il ne faut pas les confondre avec le Front National ou les Autrichiens du FPÖ, Aube doré est un mouvement de nazis de rue, de négationnistes de la Shoah". SYRIZA, quant à lui, est déjà lancé dans la campagne européenne : son leader, Alexis Tsipras, sera très probablement le candidat à la présidence de la Commission européenne pour la Gauche unitaire européenne (GUE).

Quant aux sujets de la prochaine campagne électorale, Nikos Chrysoloras n'a pas de doutes : "le chômage et la croissance seront les seuls sujets". "La Grèce", poursuit le journaliste, "a besoin d'investissements. Nous aurons un déficit de 4% en 2013 [il était à 6,4% en 2012 et 7,1% en 2011], ce que la Grèce a fait est considérable, mais maintenant elle a besoin de l'Europe : il nous faut de la liquidité, pas d'autres mesures fiscales. S'il n'y aura pas un véritable plan Marshall en Grèce, il n'y aura pas de croissance et nos efforts auront été vains".

Espagne : après les indignés, la nouveauté Rosa Díez et la question catalane

Avec une croissance négative (-1,4% en 2012) et un taux de chômage parmi les plus importants en Europe (26,6% en août 2013), l'Espagne est l'un des Etats membres les plus touchés par la crise. Depuis les dernières élections européennes de 2009, le pays a connu deux gouvernements : celui de M. Zapatero et l'actuel mené par Mariano Rajoy, arrivé au pouvoir après les élections anticipées de fin 2011. Il aura également vu la naissance du mouvement des indignés, à partir du 15 mai 2011, qui s'est exporté partout en Europe et jusqu'aux Etats-Unis.

Beatriz Navarro



Correspondant à Bruxelles pour le quotidien espagnol La Vanguardia

A six mois des élections européennes, la politique espagnole semblerait plus stable. "Selon les derniers sondages, le Parti populaire [centre-droit] est le premier parti en Espagne, suivi par les socialistes", affirme Beatriz Navarro, correspondante à Bruxelles pour le quotidien barcelonais La Vanguardia. Pas de partis d'extrême droite, pas de mouvements anti-européens : "le paysage politique espagnol est trop solide et figé pour que d'autres mouvements puissent trouver leur place", commente Enrique Serbeto, journaliste à Bruxelles pour ABC. "En outre, le Franquisme", poursuit-il, "nous a vaccinés contre l'extrême droite : notre expérience de la dictature fasciste est très proche".

A bientôt trois ans de leur première mobilisation à Puerta del sol, Madrid, les indignados semblent avoir disparu. "Ils ont choisi de ne pas rejoindre les associations politiques traditionnelles et ne pas se donner une organisation structurée", souligne Mme Navarro. "La véritable nouveauté politique sera Rosa Díez, du parti Union progrès et démocratie (UPyD)", avance le correspondant d'ABC, M. Serbeto. Cette ancienne eurodéputée socialiste a quitté le PSOE en mai 2007, pour fonder un parti "progressiste", "transversal", "laïque" et "non nationaliste". "L'UPyD a pour l'instant un seul eurodéputé au Parlement européen, M. Sosa Wagner (non-inscrits)", poursuit Serbeto, "il sera intéressant de voir si, après sa probable percée aux prochaines élections, Rosa Díez décidera de rentrer dans le groupe des socialistes ou plutôt des libéraux".

Outre à l'UPyD, une autre nouveauté pourrait influencer les élections européennes en Espagne : la Catalogne. "Dans cette région, la question de l'indépendance catalane pourrait avoir un impact direct sur le scrutin", prévoit Beatriz  Navarro de La Vanguardia. "Aux élections européennes de mai il pourrait y avoir un 'front indépendantiste', intéressé à tester le pouvoir d'attraction d'une Catalogne indépendante", explique la journaliste. Bien que le président du Parlement européen Martin Schulz prône à ce que les élections européennes ne deviennent pas un référendum pour l'indépendance catalane, les partis Convergence Démocratique de Catalogne et Gauche Républicaine de Catalogne seraient de l'avis contraire.