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Energie

Thomas Pellerin-Carlin : "Les relations énergétiques entre l'Union européenne et la Russie sont éminemment géopolitiques"

Gazoduc ©iStock

Sur fonds de tension avec la Russie, son premier fournisseur d'énergie, la Commission européenne s'apprête à présenter le premier paquet législatif sur la sécurité énergétique européenne depuis la fin de la COP21. A cette occasion, Toute l'Europe donne la parole à Thomas Pellerin-Carlin, chercheur à l'Institut Jacques Delors et spécialiste des questions de politique européenne de l'énergie.

L'Union européenne dépend majoritairement de la Russie et fortement de la Norvège pour ses importations d'énergie. La proposition de la Commission européenne pourrait-elle permettre à l'Union européenne de trouver une position commune vis-à-vis de la Russie ?

La Norvège ne fait pas partie de l'Union européenne mais elle fait partie de l'Espace économique européen et c'est un allié à tous points de vue. A titre personnel, je pense qu'il faut considérer la Norvège comme étant un membre de facto de l'Union européenne sur les questions d'énergie. L'Union européenne ne dépend donc pas de la Norvège qui est un partenaire parfaitement fiable.

Quant à la Russie, les relations énergétiques qu'elle entretient avec l'Union européenne sont un élément de relations plus globales, éminemment géopolitiques.

La Commission européenne essaie d'améliorer la situation de la sécurité énergétique européenne, mais l'élément central à moyen terme reste politique, où la question du gaz et du pétrole s'enchevêtre avec celles de l'intervention russe en Syrie, de la crise des réfugiés avec les dizaines de milliers de Syriens qui fuient la ville d'Alep bombardée par la Russie, avec la question de l'Ukraine ou du rôle de la Russie dans les pays du Caucase. C'est un problème beaucoup plus global.

Ce que fait déjà l'Union européenne, de façon structurelle, c’est encourager les gains d'efficacité énergétique, qui font que l'Union est beaucoup moins dépendante du gaz russe que ce qu'elle l'aurait été sans ces gains.
Le deuxième élément de la stratégie est la diversification des sources et des routes d’approvisionnement en gaz. Traditionnellement pensé comme la construction de nouveaux gazoducs pour faire venir du gaz d'Azerbaïdjan ou d’Asie Centrale via la Turquie, la Commission européenne essaie d’encourager le gaz naturel liquéfié (GNL) qui provient notamment du Qatar, d'Australie, du Nigéria, et à terme d'Iran.

Enfin, il faut bien se rappeler que la première source d’énergie en Europe reste le pétrole, or l’Union Européenne n’a aucune réelle stratégie de sécurité d’approvisionnement en pétrole.

La Commission européenne veut inciter les Etats membres à avoir recours au gaz naturel liquéfié (GNL), qui, même s'il est moins polluant que le charbon ou le pétrole, reste un combustible fossile. Cela peut-il s'articuler avec les engagements pris à la COP21 ?

Energie et COP21

Le but de l'accord de Paris est d'atteindre l'équivalent de zéro émission de gaz à effet de serre dans la deuxième moitié du 21e siècle.
Pour l'Union européenne, cela implique d'avoir atteint cet objectif à partir de 2050 ou 2060. Cela veut dire que le gaz sera mineur dans l'énergétique européen.

Il y a deux contradictions importantes dans la politique européenne sur les questions gazières. La première est que la Commission européenne continue à présenter le gaz comme une "source d’énergie majeure", sans en préciser la portée, ce qui pose un problème de cohérence avec la question de l'efficacité énergétique en Europe. Aujourd’hui, l’Union peut importer 700 milliards de mètres cubes de gaz chaque année, sa consommation annuelle en baisse depuis 2010 et se situait en 2014 autour de 400 milliards. Si l'Union européenne réussit à atteindre ses objectifs d'efficacité énergétique, notamment dans les secteurs gros consommateurs de gaz comme le chauffage du bâtiment, alors toutes les infrastructures gazières actuellement en construction ne vont servir à rien : il n'y aura plus de demande de gaz croissante en Europe à l'avenir.

L'autre contradiction est la stratégie climatique sur le long terme. Si l'on regarde à l'horizon 2030-2040, le fait d'utiliser du gaz restera important pour les questions de production d'électricité, pour réduire l'utilisation du charbon, et produire de l'électricité lorsque les gens en ont besoin mais que le soleil ou le vent ne sont pas au rendez-vous. Néanmoins, l’objectif acté par l’Accord de Paris implique que la consommation européenne de gaz doit elle aussi baissée.

La Norvège entamera en 2035 le dernier tiers de ses réserves en gaz naturel, la proposition de la Commission européenne prend-elle en compte cette donnée ?

Il faut regarder la production domestique européenne en incluant la production norvégienne, qui va baisser tendanciellement. Pour prendre une métaphore, il s'agit de monter un escalator qui descend. L'escalator qui descend est la baisse de la production européenne et norvégienne de gaz, alors que la capacité à courir plus vite correspond à l'efficacité énergétique.

Depuis 2010, les gains d'efficacité énergétique ont été plus importants que la baisse de notre production de gaz. Notre situation en matière de sécurité énergétique s'est donc améliorée depuis 2010. A mon avis la priorité est de déclencher une révolution de l'efficacité énergétique, que l'on voit poindre déjà depuis quatre ou cinq ans et qui peut être enclenchée s'il y a le soutien politique nécessaire. Dans ce cas-là, les débats sur la sécurité énergétique disparaitront d'ici vingt ans, car la consommation de l'énergie sera bien plus efficiente. 

A terme, il serait intéressant de développer le biogaz, qui permet de produire du gaz de façon renouvelable et de soutenir les revenus des agriculteurs. Il est aussi possible de développer la méthanation, un procédé permettant de convertir un surplus d’électricité d’origine renouvelable, par exemple produit lors d’une nuit ventée d’automne, en gaz.

La Commission européenne veut une droit de regard préalable, accompagné d'un droit de véto, à la conclusion des accords internationaux sur l'achat d'énergie. Les Etats membres ne risquent-ils par de critiquer une telle mesure ? Sur le projet du Nord Stream 2 notamment ?

Le Nord Stream 2

Le Nord Stream 2 est un gazoduc devant relier la Russie à l'Allemagne sous la mer Baltique.
L'objectif de cette construction, annoncée le 4 septembre 2015, est de doubler la fourniture de gaz Russe en Allemagne d'ici 2019.
Le Nord Stream 2 traverserait les zones économiques exclusives de la Finlande, de la Suède et du Danemark.

Les gouvernements Allemands et les Autrichiens vont contester ce point-là. La stratégie du ministère allemand de l’économie sur la question du Nord Stream 2 est qu'il s'agit d'un problème germano-russe et que l'Union européenne n'a pas à mettre son nez là-dedans. La position polonaise est inverse, en arguant qu'il s'agit d'une question de sécurité énergétique européenne et qu'il est normal d'avoir une approche européenne sur ces questions.

La Commission joue son rôle de défenseur de l'intérêt général européen et elle va être confrontée à des affrontements entre Etats membres. La position de l'Allemagne est claire, la position de la Pologne également, celles de la France ou de la Grande-Bretagne ne le sont pas encore.

Cela pose aussi une question plus vaste sur le concept de souveraineté au 21e siècle et pendant combien de temps peut perdurer une vision assez passéiste de la souveraineté nationale conçue comme la souveraineté d’un Etat décidant seule, de façon unilatérale et isolée. A présent, les Russes peuvent jouer un Etat Européen contre un autre et ainsi imposer leur volonté en Europe au lieu de faire face à une expression claire d’une souveraineté européenne. Il ne s’agit pas d’abandonner une souveraineté, mais d’exercer ensemble nos souverainetés nationales et de les mutualiser au sein d’une souveraineté européenne. Une telle souveraineté permettrait de parler, unis, d'égal à égal avec la Russie.

Sur la question précise de Nord Stream 2, la Commission européenne peut demander au Conseil de l'UE, donc aux Etats membres, de lui donner un mandat de négociation sur la question du gaz. Cette solution forcerait les pays européens à dire clairement s'ils veulent d'une politique européenne vis-à-vis de la Russie ou s'ils considèrent qu'ils ont plus de chance de tirer leur épingle du jeu au niveau national.

L'énergie est une compétence partagée entre les Etats membres et l’Union Européenne. L'UE devrait être décomposée en neufs grandes régions solidaires. Concrètement en fonction de quels critères ces régions sont-elles découpées ? Les Etats membres pourraient-ils accepter ce découpage ?

Il faut faire la différence entre le gaz et l'électricité. Pour l'instant, dans les faits, il existe sept régions européennes en matière d'électricité  en sachant qu'il y a des chevauchements entre ces régions. Par exemple la France va appartenir à la fois à une région commune avec l'Allemagne et le Benelux, mais aussi avec l'Espagne et le Portugal.

La question du gaz est très différente. La constitution d'une région "Europe centrale" n'aurait pas de sens du point de vue de la sécurité énergétique : la Pologne, la République tchèque ou encore la Lituanie sont tous ultra-dépendants du gaz russe. En cas de crise, ils seront tous dans la même situation et personne n'aura suffisamment de gaz pour aider les autres. La véritable solidarité sera alors entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest, sur la capacité de l'Ouest à mobiliser ses stocks et ses importations pour aider ses amis d'Europe centrale.

Ce mécanisme est fondé sur la solidarité européenne, pensez-vous, au regard des différentes crises que connait actuellement l'Europe, que ce concept peut être mis en avant pour l'Union de l'énergie ?

Au regard des sondages sur la nécessité d'une solidarité européenne de l'énergie, les Européens répondent "oui" à 80%. Concrètement, cela voudrait qu'en cas de crise, des européens (français, espagnols, allemands et britanniques etc.), vendraient leur gaz à  d’autres européens (slovaques, polonais etc.). C'est une solidarité à peu de frais qui permettrait à ceux qui en ont besoin de ne pas passer un hiver à mourir de froid. Nous avons tout de même le minimum requis de solidarité européenne pour accepter ce genre de choses.

Quelles seront les prochaines étapes de l'Union de l'Energie ?

L'ensemble des études effectuées par l'agence internationale de l'énergie permet de conclure que la première chose permettant de sauver l'humanité d'une catastrophe climatique, c’est l'efficacité énergétique : améliorer l’efficacité de nos bâtiments, nos véhicules, notre industrie, pour répondre aux besoins des entreprises et des individus tout en consommant moins d’énergie.

C'est un élément central, présent dans la communication de la Commission européenne, le Vice-président Šefčovič parle régulièrement d’un principe de priorité donnée à l’efficacité énergétique : "energy efficency first". Pourtant, jusqu'à présent il n'y a pas eu d'actes. En matière de sécurité énergétique, cela veut dire donner la priorité à l’isolation thermique des bâtiments consommateurs de gaz russe, notamment en Europe centrale, et non pas au financement de coûteux projets d’infrastructures gazières, gazoducs et terminaux de GNL, alors qu'il en existe beaucoup en Europe qui sont sous-utilisés.

La priorité devrait donc être d’amorcer une véritable révolution de l’efficacité énergétique en Europe. Cela renforcerait la sécurité énergétique : réduire la consommation permet de réduire les importations. C'est également un outil propice à la compétitivité de nos entreprises. Une entreprise qui arrive à diviser par deux sa consommation d'énergie divise par deux sa facture énergétique, etc.  C'est aussi très bon d'un point de vue social car cela améliore le pouvoir d’achat des citoyens en leur permettant de fortement réduire leur facteur d’électricité, de gaz, de fioul et d’essence. Cela est notoirement important pour  les plus pauvres qui vivent souvent dans des bâtiments particulièrement mal isolés. Enfin, cela permettrait de créer des millions d’emplois non-délocalisables, notamment dans le secteur de la rénovation des bâtiments.