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Diplomatie et défense

[Revue de presse] Une chanson déclenche une crise diplomatique entre la Turquie et l'Allemagne

Le président turc Erdogan

"Erdowo, erdowie, erdowan" : la reprise satirique d’une chanson allemande pour un magazine télé sur le président turc n’a pas plu à l’intéressé. Au point d'entraîner la convocation par Ankara de l'ambassadeur d'Allemagne en Turquie, Martin Erdmann.

La vidéo, déjà vue par 2,7 millions d'internautes et diffusée sur la chaîne allemande NDR, "évoque le palais d’Erdogan de 1000 pièces édifié sans permis de construire et dans une zone protégée, des journalistes dérangeants emprisonnés illico, des Kurdes haïs comme la peste et bombardés plus volontiers que Daech" [RFI].

Des paroles apparemment dérangeantes pour le président turc. "D’après des sources diplomatiques, Ankara aurait demandé à l’ambassadeur d’Allemagne de faire arrêter la diffusion du film satirique", poursuit RFI.

Un silence "désastreux"

Or "que fait le gouvernement d’Angela Merkel ? Il se tait. Comme si cela ne suffisait pas de bâillonner la liberté de la presse en Turquie, ce qui est l’objet même de la chanson qui irrite tant le président Erdogan, celui-ci veut désormais infliger le même traitement à l’Allemagne, s’insurge la presse outre-Rhin" [Les Echos].

Une demande qui n'a effectivement pas manqué de faire réagir la presse allemande, à l'instar du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. Le journal juge ainsi le silence diplomatique du gouvernement "non seulement fatal, mais aussi désastreux (…). Les craintes de ceux qui critiquaient l’accord européen avec la Turquie sur la question des réfugiés sont désormais vérifiées", s’indigne l’éditorialiste. Dans un autre éditorial, le Tagesspiegel dénonce également le "silence" de l'UE face à aux atteintes à la liberté de la presse en Turquie.

L'opposition n'est pas en reste, comme l'illustre par exemple la vice-présidente écologiste du Bundestag Claudia Roth, qui dénonce dans une interview à Die Welt le "sale accord" avec la Turquie. "L'Europe a transigé avec ses valeurs", selon la députée.

Face aux critiques, le spécialiste de politique étrangère au sein de la CDU, Norbert Röttgen, défend pour sa part le gouvernement dans la FAZ : celui-ci aurait "exprimé, à sa manière, l'importance des droits fondamentaux en Allemagne". Ainsi, l'ambassadeur allemand a "clairement fait savoir, ce mardi et il y a quelques jours, que l'Etat de droit, l'indépendance de la justice et la protection des libertés fondamentales, notamment la liberté de la presse et d'opinion, devaient être protégées de concert par les deux pays" [Romandie].

Mais une partie de la presse allemande a du mal à digérer le compromis passé avec la Turquie sur la question des réfugiés. Romandie rappelle ainsi que le gouvernement allemand a été fortement critiqué : "les médias ont accusé Berlin d'accorder trop de concessions à Ankara".

D'autant que, juge Jacques-Hubert Rodier dans Les Echos, le risque est de voir la Turquie "peu à peu plonger dans une sorte de démocratie 'illibérale'". Et que, on le voit aujourd'hui, l'autoritarisme d'Erdogan "n'a pas que des conséquences dans son propre pays où des procès sont intentés à des journalistes critiques" [RFI].

Accord UE-Turquie : quel impact ? 

Plusieurs médias reviennent quant à eux sur les résultats de l'accord UE-Turquie. Car si le "marchandage de Bruxelles (…) a déjà conduit à un certain tarissement du flot de réfugiés vers la Grèce" [Les Echos], El Periodico note que "Les réfugiés ouvrent de nouvelles routes à travers l'Europe", notamment via la Bulgarie. Tandis que le président européen Donald Tusk prévient qu'il reste encore du travail "à propos des autres routes migratoires européennes, y compris en Méditerranée" [Il Fatto Quotidiano].

En Grèce, "les conséquences de l’accord UE-Turquie restent flous", rapporte Euractiv.fr. "Police, responsables gouvernementaux, humanitaires : tous évoquent une situation en suspens" sur l'île grecque de Lesbos où transitent nombre de demandeurs d'asile. "En cause, la précipitation européenne à appliquer, dès le surlendemain de son adoption, un plan complexe et contesté au regard du droit d’asile" [Euractiv.fr].

Car aucun des quelque 2 300 renforts européens attendus en Grèce pour assurer la logistique n’est encore arrivé à Lesbos, et le service grec d’asile est débordé, poursuit le site. "L'UE tarde à envoyer en Grèce les agents chargés de l'étude des demandes d'asile", confirme Die Welt, tandis que Der Spiegel qualifie l'accord de "deal sans aide".

A tel point que le Premier ministre grec Alexis Tsipras "aurait appelé le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, pour exprimer son mécontentement" [Euractiv.fr]. Car si le flot de migrants s'est considérablement réduit, ils sont encore plusieurs dizaines à tenter chaque jour la périlleuse traversée entre la Turquie et la Grèce, note France inter qui consacre un reportage au "hotspot" de Moria devenu un "centre de rétention".

L'Europe boude la conférence de Genève

Parallèlement, rares sont les ministres européens à avoir prévu de participer aujourd'hui à la conférence de Genève sur la répartition des réfugiés syriens, déplore Le Temps. Alors que le HCR, par ailleurs très critique sur l'accord UE-Turquie, réclame près d’un demi-million de places d’accueil dans des pays tiers, les pays riches n’ont pour l'instant réinstallé que 1,39% des réfugiés syriens.

Comment expliquer un tel chiffre ? Pour cette responsable de l'ONG Oxfam, qui cite l'exemple des 25 000 Syriens accueillis en quelques mois au Canada, la réponse est simple : "c’est une question de volonté politique" [Le Temps].