Economie et monnaie

[Revue de presse] Accord UE-Turquie, les critiques fusent de toutes parts

Faymann Davutoglu Merkel

Préparé en toute discrétion le week-end dernier par la chancelière Angela Merkel et le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, le projet de relocalisation des réfugiés depuis la Grèce a pris de court les dirigeants de l'UE lors du sommet UE-Turquie le 7 mars dernier. En vue du sommet de la semaine prochaine, ce projet est de plus en plus contesté en Europe mais également par l'ONU.

Les dirigeants doutent de la légalité du plan

"Le plan turco-allemand de renvoi de réfugiés syriens de Grèce en Turquie parait mal engagé" résume Le Monde. C'est le moins que l'on puisse dire, tant les critiques fusent de toutes parts à l'approche du Conseil européen sur la crise des migrants qui se tiendra à Bruxelles les 17 et 18 mars prochain. "Plus on prend le temps de l’examiner, plus les difficultés surgissent", soulignent des diplomates.

La base de ce plan a été élaborée lors d'une rencontre privée entre Mme Merkel et M. Davutoglu dimanche dernier. La chancelière avait alors pris de cours les autres dirigeants européens et surtout le président du Conseil Donald Tusk, jusque-là en charge du dossier. Son principe : "Ankara accepte de réadmettre des Syriens refoulés de Grèce en échange de la promesse de l’Union européenne d’en accueillir en retour le même nombre, dans le cadre de corridors humanitaires" [Le Monde].

C'est d'abord le fond du plan qui pose problème, et pas seulement pour les dirigeants européens. "À Genève, le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme a fait part jeudi de ses graves inquiétudes  face au projet d'accord" rapporte Le Point. "Je suis notamment préoccupé par les possibles expulsions collectives et arbitraires, qui sont illégales" s'inquiète Zeid Ra'ad Al Hussein, rejoint sur ce point par certains Etats membres. "Du Luxembourg à l'Autriche, de la Belgique à la République tchèque, les alliés comme les censeurs de l'Allemagne ont exprimé leurs doutes sur la légalité du renvoi des demandeurs d'asile vers la Turquie" indique Le Figaro.

"Le directeur du service juridique du Conseil européen s’est montré très prudent, expliquant ne pas pouvoir  évaluer la légalité du mécanisme à ce stade. Il faut, ajoutait-il, attendre le résultat des négociations entre Donald Tusk, le président du Conseil, et Ankara, pour pouvoir évaluer la légalité du dispositif". [Le Monde]

Sur le point de la légalité, Le Figaro rappelle que "la convention de Genève, intégrée aux traités européens, interdit par principe le refoulement des demandeurs d'asile, contrairement à ce que l'entente Merkel-Davutoglu prévoit pour les Syriens". Toutefois, et c'est encore un autre point de débat, "il existe une exception d'irrecevabilité, si le demandeur d'asile a transité par un pays 'sûr', autrement dit un État qui lui garantit une protection internationale".

Peut-on dès lors considérer la Turquie comme un pays sûr ? Si le ministre grec de l'Immigration l'affirme, comme l'indique Le Point, l'UE elle ne s'est pas encore prononcée. "Un tel pays ne refoule pas les demandeurs d’asile, or la Turquie a forcé des Syriens et des Irakiens à rentrer chez eux", relève Jean-François Dubost, responsable pour les migrations à Amnesty International, cité dans Le Monde.

Les exigences turques passent mal

Le second point de dissension repose sur les contreparties demandées par la Turquie en échange de la réintégration des migrants bloqués en Grèce. Elles consistent principalement en une aide supplémentaire de 3 milliards d'euros (en plus des 3 milliards déjà promis) et une exemption de visas pour les ressortissants turcs souhaitant voyager dans l'UE, et ce dès juin.
"Jeudi, lors d’un conseil des ministres de l’Intérieur, la France et l’Autriche ont exigé que la Turquie soit soumise à la procédure habituelle et réponde à 72 critères pour prétendre à une libéralisation des visas" explique Le Monde. "'Pas question d’une procédure bâclée', souligne-t-on à Paris. ' Si on leur accorde les visas en juin, et qu’ils ne remplissent pas leur part du contrat, on fera quoi, après ?', interroge un diplomate".

La ministre autrichienne de l'Intérieur, Johanna Mikl-Leitner, n'a pas mâché ses mots quant à sa position vis-à-vis des exigences turques : "Je trouve préoccupant que la Turquie mette sous tutelle un journal critique envers le gouvernement, puis trois jours plus tard présente une liste de souhaits. Je me demande vraiment si nous avons encore du respect pour nous-mêmes et pour nos valeurs." [Le Point]. Même son de cloche en Belgique : "Les Turcs sont 'très éloignés des valeurs et des principes de l'Europe', a estimé le ministre belge Jan Jambon". 

Le site belge 7sur7 rapporte lui la colère du président macédonien, dont le pays n'est pas membre de l'UE mais partage une frontière avec la Grèce : "dans la crise des réfugiés, nous payons les erreurs de l'Union européenne. Nous avons déjà dû dépenser 25 millions d'euros de l'argent du contribuable, nous sommes en état d'urgence et qu'avons-nous reçu de l'Europe ? Rien! Pas un cent!", a-t-il critiqué.

Mme Merkel compte toutefois quelques alliés, comme le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault qui déclare que la chancelière a eu " 'moralement et politiquement raison'  d'ouvrir les portes de l'Allemagne aux réfugiés syriens". Alexis Tsipras, le Premier ministre grec, a critiqué l'attitude de l'UE dans cette crise : "l'UE n'a aucun avenir si ça continue comme ça" [Le Point].

De son côté, le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy défendra le plan contre l'immense majorité de son Parlement, toujours sans gouvernement depuis les élections générales de décembre. "Excepté le Parti Populaire (centre-droit), tous les groupes parlementaires, soit 227 députés sur 350, considèrent l'accord de l'UE avec la Turquie illégal", rapporte El Pais.

La signature d'un éventuel plan d'action devrait avoir lieu lors du prochain sommet UE-Turquie qui se tiendra les 17 et 18 mars à Bruxelles. S'y jouera certainement la crédibilité de l'UE, du président du Conseil Donald Tusk mais aussi de la chancelière Merkel, dont les partenaires "n'avaient pas vraiment apprécié la façon dont elle leur a forcé la main sur les réfugiés, pour la seconde fois" [Le Figaro].