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Conseil européen

Quelle réaction des Européens au lendemain du Brexit ?

Matteo Renzi, Angela Merkel et François Hollande

Cinq jours après le séisme du 23 juin, qui a vu les Britanniques se prononcer majoritairement en faveur d'un Brexit, l'Europe n'a pas encore digéré. Réunis à partir d'aujourd'hui à Bruxelles pour un Conseil européen extraordinaire, les chefs d'Etat et de gouvernement sont de nouveau mis à l'épreuve pour trouver une position forte et commune afin de limiter les conséquences politiques et économiques de ce "divorce". Bouleversée par le scrutin, dans l'incertitude quant aux suites qui y seront données, et en proie aux mêmes poussées populistes que le Royaume-Uni, l'UE ne peut se permettre l'immobilisme ou le statu quo.

Incertitude générale quant à l'article 50

Jeudi 23 juin, une page importante de l'histoire européenne s'est écrite outre-Manche et il convient désormais, pour les 27 autres Etats membres et les institutions européennes, d'y répondre. Passées les réactions d'usage, faisant part du choc du résultat du référendum et du respect du choix effectué par les Britanniques, deux réunions extraordinaires ont été convoquées à Bruxelles aujourd'hui.

Une session plénière du Parlement d'abord, ce matin, où, entre deux invectives dirigées contre Nigel Farage, le chef du parti anti-européen UKIP et figure incontournable du Brexit, les déclarations se sont multipliées pour inviter le gouvernement britannique à ne pas attendre avant de lancer la procédure officielle de retrait de l'Union européenne.

Ernst Stetter est secrétaire général de la Fondation européenne d'études progressistes.

Et un Conseil européen ensuite, ce soir et demain. Pour le préparer, les chefs d'Etat et de gouvernement ont enchainé les réunions préparatoires pendant le week-end et lundi. L'objectif était de mettre sur pied une position commune sinon aux 27 Etats membres, du moins aux "poids lourds" de l'Europe que sont l'Allemagne, la France et l'Italie. Le nœud du problème ? L'article 50 du traité sur l'Union européenne, seul moyen de rendre effectif le départ du Royaume-Uni de l'UE, mais que se refuse pour le moment à activer David Cameron, laissant cette charge, lourde de conséquences, à son successeur.

Mais sur la stratégie à adopter, comme souvent depuis plusieurs mois, le couple franco-allemand diverge. L'Allemagne est en effet favorable à ne pas prendre de décision hâtive et à laisser aux Britanniques le temps de se retourner. Tandis que la France, soutenue par l'Italie et soucieuse de démontrer le coût d'un départ de l'UE, défend quant à elle une ligne dure et exige que l'article 50 soit invoqué sans délai. D'autant que l'incertitude actuelle a d'ores et déjà provoqué un effondrement des marchés financiers. Pour l'heure, Angela Merkel, François Hollande et Matteo Renzi ne se sont donc entendus que sur la nécessité de "ne pas laisser trainer les modalités" du départ britannique, et de donner une nouvelle "impulsion" au projet européen.

Une position intermédiaire peut-être destinée à laisser ouvert "un chemin pour rester au sein de l'Union européenne", décrypte Ernst Stetter, secrétaire général de la Fondation européenne d'études progressistes. Avant de prendre une décision importante, la chancelière allemande "préfère attendre le dernier moment : c'était déjà le cas pendant la crise de la zone euro", rappelle-t-il. Mais dans le cas présent, "il faut une position claire", soutient M. Stetter, "la Grande-Bretagne doit lancer les négociations", d'autant qu'on "ne sait pas comment vont se dérouler les changements politiques au Royaume-Uni".

Relancer l'Europe pour contrer la vague populiste

Une nécessité dans la mesure où le statu quo dans le fonctionnement de l'Union européenne, en atteste le résultat du référendum britannique, n'est plus une option dans le contexte de la progression continue des partis populistes. A l'image de Nigel Farage, radieux au Parlement européen ce matin, Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas, ou encore Matteo Salvini en Italie, arboraient tous de larges sourires au moment de commenter le Brexit vendredi dernier. Et la dirigeante du Front national de promettre à son tour l'organisation d'un référendum d'appartenance à l'Union européenne en cas de victoire à l'élection présidentielle l'an prochain.

Joachim Bitterlich est un ancien ambassadeur et conseiller du chancelier Helmut Kohl. Il enseigne aujourd'hui à l'ESCP Europe.

Dans ce contexte tendu, explique Joachim Bitterlich, ancien ambassadeur allemand et conseiller d'Helmut Kohl pour les affaires européennes, les Européens doivent réfléchir à comment "relancer ou rénover l'Europe de la manière la plus crédible possible". Pour le diplomate, il est regrettable que "les dernières histoires à succès à l'échelle européenne pour les citoyens [soient] l'ouverture des frontières – c'était en 1985 – et l'euro en 2002 avec, entre temps, Erasmus".

Or des projets pour relancer l'Europe, les Européens n'en manquent pas. Qu'il s'agisse du "rapport des 5 présidents" visant à "compléter l'Union économique et monétaire", ou encore de la "stratégie globale" pour la politique de sécurité et de défense, fort opportunément présentée cette semaine par Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne. Des pistes de réflexion probablement peu enthousiasmantes sur le papier, mais qui, selon Joachim Bitterlich, auront le mérite d'être "lisibles" et "crédibles".

"Il ne faut pas essayer de faire l'impossible", estime celui qui enseigne aujourd'hui à l'ESCP Europe. "Les citoyens doivent avoir la conviction qu'on les a compris". Selon lui, les idées telles que "les Etats-Unis d'Europe" ont vécu. "Il faut conjuguer nos forces, partager nos souverainetés – et ne pas les abandonner – tout en simplifiant nos structures et intégrant davantage les parlements nationaux aux décisions", décline-t-il.

Dans tous les cas, la déflagration du Brexit est arrivée jusqu'au continent européen, mettant les dirigeants au pied du mur comme face à un dernier avertissement. "Il faut maintenant, après ce référendum, une action commune et forte de l'Union européenne", confirme Ernst Stetter. Dans le cas contraire, Nigel Farage pourrait avoir raison lorsqu'il affirme que "le Royaume-Uni ne sera pas le dernier pays à quitter l'UE".