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Justice et affaires intérieures

Prisons et djihadisme : "la réinsertion des détenus radicalisés est un enjeu primordial"

Prison - Cellules

Les prisons, lieu privilégié pour le développement du radicalisme religieux violent. Les attentats commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly contre Charlie Hebdo ou encore un supermarché casher ont réactivé le débat sur le rôle des lieux de détention dans le développement du djihadisme. Comment lutter contre ce phénomène ? L’emprisonnement est-il la solution face aux individus coupables ou suspectés d’actes de terrorisme ?

Ouisa Kies, sociologue et chef de projet dans le cadre de la recherche-action de l’administration pénitentiaire, a répondu aux questions de Touteleurope.eu.

Touteleurope.eu : Les prisons françaises et européennes sont-elles des écoles du djihadisme ?

Ouisa Kies : Oui, les prisons sont un lieu de radicalisation. Le radicalisme islamiste est présent dans les prisons françaises et européennes depuis les années 1990. Après, il est important de dire tout de suite que le djihadisme n’existe pas qu’en prison. Mais il est vrai que la prison est un terrain favorable au développement de la violence et de la haine.

Dans les prisons françaises, le nombre de personnes condamnées ou en attente de jugement pour association de malfaiteurs en vue de commettre une action terroriste est restreint. Le nombre de radicaux islamistes emprisonnés est inférieur à 200. Même si avec les retours de Syrie ou lors d’événements comme l’affaire Merah ou Charlie Hebdo ce chiffre augmente évidemment, mais de manière souvent temporaire. La plupart de ces personnes sont sous mandat de dépôts et sont libérées assez rapidement. Ce sont des personnes très surveillées, très charismatiques, très respectées parmi leurs codétenus sur qui elles exercent une forte influence avec un risque de conversion et de contagion. Par le biais de "radicalisateurs", ces leaders déjà radicalisés, mais devant rester discrets, cherchent à attirer de nouveaux membres. 

Ouisa Kies

Ouisa Kies est sociologue à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et actuellement chef de projet dans le cadre de la recherche-action de l'administration pénitentiare

Dès lors, il convient de s’interroger sur notre politique pénale et carcérale. La récidive est un phénomène important et ancien. Comment accompagnons-nous les détenus pendant leur incarcération et à leur sortie de prison dans leur réinsertion ?

Le schéma souvent présenté : délinquance – prison – radicalisation religieuse – séjour dans un pays à risque (Syrie, Yémen, Mali…) est-il pertinent ?

Certes deux des trois terroristes du mois de janvier étaient d’anciens braqueurs. Ces criminels mettent leur habitude de la violence au service du sacré, leurs actes ont été commis au nom de l’islam. Mais sincèrement, aujourd’hui, je répondrais "non, ce schéma n’est pas toujours pertinent". Les personnes emprisonnées ou en attente de jugement pour association de malfaiteurs en vue de commettre une action terroriste, dans le cas des radicaux islamistes, ne se sont pas radicalisées en prison. Cela s’est fait à l’extérieur. Ils arrivent en prison car ils sont passés à l’acte ou allaient le faire. De même, la majorité des personnes de retour de Syrie et placées aujourd’hui sous mandat de dépôt ne sont pas passées par la case prison. Le schéma est donc plus complexe. La prison n’est pas une étape indispensable. Ce n’est pas nécessairement le catalyseur, il y a d’autres facteurs. L’école peut d’ailleurs être aussi un lieu de radicalisation par exemple, ou encore la famille.

Existe-t-il une alternative à l’emprisonnement ? Comment peut-on assurer une meilleure réinsertion des détenus ayant été au contact du radicalisme religieux ?

Les critiques de la politique pénale et carcérale sont anciennes. Depuis 30 ans, les différents gouvernements n’ont pas proposé une vraie vision à long-terme à ce sujet, alors que la réinsertion est un enjeu primordial. Car même si on condamne une personne à la perpétuité on sait qu’elle ressortira certainement un jour. Il est nécessaire de réfléchir sur leur accompagnement lors de leur retour en liberté.

Evidemment des alternatives à l’incarcération existent, n’oublions pas que la majorité des personnes condamnées sont prise en charge en milieu ouvert (en dehors de la prison).

En ce qui concerne les "djihadistes" présumés, plus exactement ceux qui reviennent de Syrie, la question de leur placement systématique sous mandat de dépôt se pose également. Ce n’est pas forcément la meilleure solution. Ça ne règle souvent pas le problème, car ils risquent de ressortir avec encore plus de haine dans la mesure où ils auront été détenus sans avoir été condamnés, et ils présenteront donc un plus grand danger pour la société.

Le 21 janvier, Manuel Valls a annoncé une série de mesures telles que le regroupement des détenus radicaux religieux dans des quartiers spécifiques ou l’augmentation du nombre d’aumôniers musulmans dans les prisons. Que peut-on en penser ?

La nécessité d’augmenter le nombre d’aumôniers est une bonne chose, c’est une évidence, mais pas spécifiquement pour lutter contre la radicalisation. Il faut plus d’aumôniers pour permettre aux détenus d’avoir accès à leur religion, c’est un droit au nom de la liberté de culte. Ils ne sont pas assez nombreux à l’heure actuelle. Après, toute la responsabilité ne repose pas sur l’administration pénitentiaire, car les représentants musulmans ont du mal à trouver des volontaires qualifiés. Et même si leur nombre augmentait fortement, comme l’a annoncé Manuel Valls, ils ne résoudraient évidemment pas le problème de la radicalisation en prison. C’est un leurre de croire ça.

Quant au regroupement des détenus radicaux religieux, c’est une possibilité qui existe depuis quelques temps déjà. C’est une piste. On peut essayer. Mais on ne pourra évidemment pas se contenter de les parquer dans un endroit sans les prendre en charge et sans préparer leur réinsertion.

Y a-t-il des pays en Europe qui ont mis en place des mesures efficaces pour lutter contre le développement du radicalisme religieux en prison ?

Oui. Le programme européen Radicalisation Awareness Network Prison & Probation [Programme de prévention de la radicalisation en prison, financé par la Commission européen, ndlr] auquel je participe permet aux différents acteurs européens de se rencontrer régulièrement sur ce thème et de partager leurs pratiques. A cet égard, les Danois et les Allemands sont certainement les plus en avance. Ces derniers ont mis en place des programmes de neuf mois pour prendre en charge les radicaux et les détenus susceptibles d’être radicalisés. Ce temps long est le plus adapté. En France, la mobilité des détenus est beaucoup plus importante, ce qui empêche ce type de programme.

De ce point de vue, il est vrai que la France a pris un certain retard. Le pays a tardé à identifier le phénomène de la radicalisation, mais aussi à élaborer des moyens pour permettre la déradicalisation des détenus. En revanche, la France a été tout à fait novatrice en matière de prévention de la récidive pour d’autres faits et pourrait utiliser cette expérience concernant les détenus emprisonnés pour des actes de terrorisme, commis ou planifiés.