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Pologne

Pologne, le jour d'après

Beata Szydlo au Parlement européen en janvier 2016

Depuis leur retour au pouvoir, fin 2015, les ultraconservateurs polonais du parti Droit et justice multiplient réformes liberticides et prises de position controversées. Véhiculant un argumentaire anti-immigrés, Jaroslaw Kaczynski et ses équipes cherchent également à diffuser une image idyllique de la Pologne, quitte à revisiter l'histoire.

100 jours autoritaires

Il y a de ça encore quelques mois, la Pologne occupait le devant de la scène européenne avec brio. Le pays s'imposait comme puissance régionale, notamment dans le cadre de la crise ukrainienne. Donald Tusk, Premier ministre de longue date, accédait au poste prestigieux de président du Conseil européen. Ewa Kopacz, sa remplaçante, proposait une vision tempérée et progressiste à une population pourtant résolument catholique et plutôt conservatrice. Et, sur le plan culturel, la Pologne triomphait notamment avec le film Ida, reconnu partout où il a été projeté.

Depuis, la donne a singulièrement changé. Le parti, situé au centre de l'échiquier politique, libéral et europhile, de M. Tusk et de Mme Kopacz a en effet tout perdu : la présidence et la direction du gouvernement. Non pas que cette formation politique soit la panacée. Mais son successeur n'est autre que Droit et justice (PiS), le parti de droite radicale, eurosceptique et aux relents xénophobes, de Jaroslaw Kaczynski, ancien Premier ministre et frère jumeau de Lech Kaczynski, ancien président décédé dans un crash aérien en Russie il y a six ans.

Naturellement, le PiS n'a pas volé son élection. Le suffrage universel est sans appel et, en Pologne, même le président de la République, aux pouvoirs limités, doit s'y soumettre. Toutefois, force est de constater que ses premières semaines d'exercice du pouvoir se déroulent dans un climat pour le moins heurté, tant au plan national qu'européen.

En moins de 100 jours, le gouvernement, dirigé par Beata Szydlo – Jaroslaw Kaczynski, figure clivante, ayant fait le choix opportun de rester dans les coulisses et de laisser les projecteurs à sa protégée – avait en effet conduit deux réformes aux conséquences démocratiques lourdes. La réforme de la cour constitutionnelle d'abord, laissant les coudées franches à l'exécutif pour légiférer sans véritable garde-fou. Et le tour de vis sur les médias publics ensuite, dont les patrons seront désormais directement nommés et révoqués par l'Etat.

Jacques Rupnik

Consultez également notre interview de Jacques Rupnik, directeur de recherches à Sciences Po, au lendemain des élections législatives polonaises du 25 octobre

Inquiétude en Europe

Contre-pouvoirs et information muselés : il n'en fallait logiquement pas plus pour qu'une partie des Polonais descende dans la rue et que Bruxelles blêmisse. Face à ces deux types d'interlocuteurs, Mme Szydlo, modèle de rigidité, a agité le même argument, celui de la légitimité des urnes. S'est donc ouverte une période d'incertitude et d'inquiétude pour une partie des Polonais qui s'estiment dupés par le pouvoir et une Union européenne qui doit affronter une seconde vague de populisme liberticide après la Hongrie.

Certes, dès la campagne électorale, le PiS avait jeté les prémisses de ce à quoi allait ressembler leur gouvernement. Un argumentaire particulièrement virulent à l'égard des réfugiés, selon eux terroristes en puissance voire propagateurs de maladies, et tout à fait orthodoxe sur le plan moral et religieux, avait été déroulé sans complexe. Et avait séduit les franges les plus rurales et modestes de la société polonaise, dont le fossé avec les populations plus urbaines est patent, et où s'est développé le sentiment – commun d'ailleurs à  de nombreux Etats membres européens – d'être davantage victimes que bénéficiaires de la construction européenne et de la mondialisation.

Dès lors, l'horizon paraît bouché en ce qui concerne à la fois la réconciliation entre deux Pologne que tout oppose et le rétablissement de bonnes relations entre Varsovie, Bruxelles et la plupart des autres capitales européennes. Au premier rang desquelles Berlin, les représentants politiques allemands – dont le président du Parlement européen Martin Schulz qui comparé l'accession au pouvoir du PiS à un "coup d'Etat"– n'ayant en effet pas mâché leurs mots vis-à-vis du nouveau gouvernement polonais.

Plusieurs récents épisodes viennent en effet de glacer encore un peu plus le dialogue. Le premier est cette Une du magazine à forte audience wSieci, marqué à droite, représentant une jeune femme blonde vêtue d'une simple toge au motif du drapeau européen, se faisant agresser sexuellement par des mains appartenant à des hommes à la peau bronzée. En lettres capitales : "Le viol islamique de l'Europe". Et à en lire les articles, comme le relate le blog Big Browser du Monde, nous assisterions à un "choc de civilisations dans les pays de la vieille Europe" face à l'islam, religion avec laquelle nous sommes en guerre "depuis quatorze siècles".

Lech Walesa

La main sur la culture et l'histoire

Dans le domaine culturel ensuite, le PiS n'hésite pas à s'immiscer, et à chercher à l'utiliser à des fins politiques. Dans le viseur du gouvernement, les œuvres qui ne véhiculeraient pas une image assez favorable de la Pologne. Les choix artistiques du théâtre de Wroclaw, pourtant l'une des capitales européennes de la culture 2016, ont été vilipendés. Et certains films dépeignant l'histoire du pays, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, sont déconsidérés par le gouvernement. Y compris Ida dont Jaroslaw Kaczynski aurait préféré qu'il propose une histoire de Polonais héroïques au secours des juifs.

Histoire polonaise qui est de manière générale contestée par Varsovie : Jan Tomasz Gross, historien de la Shoah faisant à son tour l'objet de violentes critiques. Il est accusé par le président polonais de porter atteinte "à la réputation" du pays.

C'est d'ailleurs dans ce climat délétère que Lech Walesa, figure tutélaire de l'histoire récente polonaise, est à son tour attaqué par les ultraconservateurs polonais. Lui-aussi vent debout contre les dérives autoritaires du PiS, l'ancien leader ouvrier est accusé d'avoir collaboré avec le régime communiste dans les années 1970, soit avant la création du syndicat Solidarnosc, après que des documents ont été rendus publics par l'Institut de la mémoire nationale.

Des révélations potentiellement authentiques, démenties par l'intéressé, mais qui surviennent au meilleur moment pour le PiS. Elles viennent en effet conforter son argumentaire selon lequel l'actuel système institutionnel polonais, fondé alors que Lech Walesa occupait le poste de président de la République, est à revoir intégralement. Witold Waczczykowski, ministre polonais des Affaires étrangères, n'a ainsi pas hésité à déclarer que l'ancien leader ouvrier "pouvait être une marionnette manipulée" et que "le projet de la Pologne libre [pourrait avoir été] télécommandé".

Par le passé, Droit et justice avait déjà alimenté d'autres théories du complot, dont celle, réactivée depuis que le parti a retrouvé le pouvoir, concernant le crash de Lech Kaczynski. Ce dernier ne se serait pas écrasé par accident, mais aurait été la cible d'un acte criminel commandité par Donald Tusk et Vladimir Poutine, dont les relations avec les jumeaux Kaczynski étaient dégradées.

[Dessin de presse] Saint-Sylvestre

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