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Immigration et asile

Migrations : esseulée, l'Italie attend l'aide des pays européens

Migrants secourus par les garde-côtes italiens au large de Lampedusa

Depuis le début de l'été, l'Europe et surtout l'Italie assistent à une nouvelle recrudescence de traversées de migrants depuis les côtes de Libye. Un nouveau pic migratoire qui engendre nombre de décès ainsi que la saturation des centres d'accueil italiens. Esseulé, le gouvernement de Rome a appelé à l'aide les gouvernements européens, mais leur réponse demeure pour l'heure très limitée.

Depuis le début de l'année 2017, plus de 100 000 personnes ont d'ores et déjà tenté la traversée de la Méditerranée. Sur la même période, selon les décomptes officiels, environ 2 150 migrants ont trouvé la mort au cours de leur périple, accompli le plus souvent sur des rafiots de fortune. Enfin, sur la totalité des personnes arrivées en Europe ou secourues en mer, plus de 75% d'entre elles ont été accueillies en Italie.

Comme l'indique un rapport de l'ONG Amnesty International, publié le 6 juillet dernier, l'année 2017 est appelée à être la plus meurtrière pour les migrants en Méditerranée. Le taux de décès, évalué à 2,7% par l'organisation, est trois fois supérieur à celui de 2015.

Avec la signature de l'accord entre l'Union européenne et la Turquie en mars 2016, la "route" de la Méditerranée centrale, entre la Libye et l'Italie, est en effet redevenu le chemin le plus fréquemment emprunté par les personnes désireuses de gagner le Vieux Continent. L'autre principal itinéraire, par les Balkans via la Grèce, est pour sa part largement bouché et sans perspectives pour les migrants.

Et à la faveur de l'été, le nombre de traversées a considérablement augmenté : 12 000 pour les seules journées des 27 et 28 juin derniers. Une augmentation des départs qui complexifie logiquement les opérations de sauvetage en mer et conduit à l'engorgement des centres d'accueil italiens, de Sicile ou encore de Calabre.

Migrants économiques

Aujourd'hui, les migrants candidats au départ sont principalement africains (du Nigéria, de Côte d'Ivoire ou encore de Gambie) ou encore bangladais. Ils sont le plus souvent considérés comme "migrants économiques" par les autorités européennes. Le nombre de Syriens ou encore d'Afghans fuyant la guerre a, lui, considérablement baissé depuis plusieurs mois. Quant à l'action en mer, elle est accomplie conjointement par les garde-côtes italiens, des forces internationales et les ONG.

Début juillet, face à la recrudescence des arrivées dans les ports italiens, le Premier ministre Paolo Gentiloni a tiré la sonnette d'alarme. Mettant en avant la totale saturation des centres d'accueil du pays, le chef du gouvernement italien a fait appel à l'aide européenne. "Nous avons internationalisé les opérations de recherche et de sauvetage, mais l'accueil reste pour un seul pays", a-t-il ainsi regretté. Réclamant que certains navires de sauvetage soient dirigés vers des ports français ou espagnols, M. Gentiloni est allé jusqu'à menacer ses partenaires européens de fermer les ports de son pays si son appel devait rester sans réponse. Une menace par la suite levée.

En conséquence, les ministres français, italien et allemand de l'Intérieur se sont réunis le 2 juillet à Paris afin d'élaborer une série de propositions communes, présentées ensuite le 6 juillet à Tallinn (Estonie – pays assurant actuellement la présidence du Conseil de l'UE) à leurs homologues des Vingt-Huit.

Parmi celles-ci : le renforcement de la stratégie européenne des retours de migrants déboutés de leur demande d'asile, le développement des contrôles au sud de la Libye, ainsi que le soutien pour l'accueil des migrants en Libye. Sur le plan financier, Bruxelles a annoncé le versement de 46 millions d'euros supplémentaires aux autorités libyennes et de 35 millions d'euros à l'Italie. De plus, les Etats membres ont été invités à abonder le fonds pour l'Afrique de 200 millions d'euros supplémentaires.

La Commission européenne a en outre assuré vouloir "accélérer la répartition des migrants de l’Italie vers les autres pays membres" : une volonté qui s'est jusqu'à présent heurtée à la réticence de nombreux gouvernements, dont ceux de Pologne, Hongrie et République tchèque. Pour leurs parts, Français et Espagnols ont refusé d'ouvrir leurs ports aux migrants.

Code de conduite pour les ONG

Par ailleurs, a été demandé à l'Italie de rédiger un "code de conduite" pour les ONG menant des opérations de sauvetage en mer. A mots couverts, ces dernières sont accusées par leur présence de créer "un appel d'air" et donc de faire indirectement le jeu des passeurs. Une décision qui a logiquement suscité la colère des organisations visées. Selon elles, les autorités devraient plutôt surveiller les garde-côtes libyens, qu'elles accusent d'exactions à l'encontre des migrants et de collusion avec les réseaux de passeurs. "Les Etats européens tournent progressivement le dos à une stratégie de recherche et de secours qui réduisait la mortalité en mer", juge ainsi froidement Amnesty International.

Interrogé par Télérama, Ferruccio Pasture, chercheur italien à la tête du Forum international et européen de recherche sur l'immigration, se montre encore plus direct. "L'Europe ne propose tout simplement rien", a-t-il déclaré à l'hebdomadaire. Selon lui, s'en prendre aux ONG revient à créer un "écran de fumée", car avant elles c'est l'Etat italien lui-même qui était accusé d'encourager les départs de migrants avec son programme Mare Nostrum de surveillance et de sauvetage en Méditerranée. Ce dernier a été remplacé par un autre moins important en 2014 – Triton – et les ONG ont pris le relais : "ce serait ridicule si ce n'était pas tragique", explique le chercheur.

Aujourd'hui, dans la mesure où la majorité des migrants ne sont probablement pas éligibles au droit d'asile, la solution serait d'ouvrir "des canaux efficaces de réadmissions", poursuit-il. En signant des accords avec les pays de départ, comme le Nigéria, on favoriserait les retours, en échange de flux de migratoires légaux. Un tel mandat devrait être donné à l'Union européenne par les Etats membres mais, conclut Ferruccio Pastore, cette perspective est peu réaliste. "S'il existe une demande cachée de travailleurs non qualifiés en Europe, personne n'a le courage de la reconnaître et de la transformer en réelle politique".

La géographie ne peut "décider de tout"

Enrico Letta, ancien Premier ministre italien et instigateur de Mare Nostrum, partage ce constat. Dans la mesure où la population de l'Afrique va continuer de considérablement augmenter au cours des années à venir, les flux migratoires en direction de l'Europe ne vont pas se tarir. Par conséquent, soutient-il, il va être impossible de laisser le poids de cet enjeu à un seul pays, l'Italie. "On ne peut pas accepter que la géographie décide de tout", a déclaré celui qui préside désormais l'Institut Jacques Delors à Paris. Les frontières extérieures de l'UE sont communes à tous les Etats membres, et il est urgent de revoir le règlement de Dublin qui stipule que les demandes d'asiles doivent être traitées dans l'Etat membre d'arrivée.

La réforme de ce texte central de la politique d'immigration et d'asile européenne est à cet égard en cours au Parlement européen. Elle devrait être notamment soutenue par la France, même si pour l'heure Paris entend utiliser ses dispositions pour réduire le nombre de demandeurs d'asile présents sur son sol. En effet, le "plan migrants" présenté par le Premier ministre Edouard Philippe le 12 juillet prévoit d'augmenter le nombre de renvois vers le premier Etat membre d'accueil, avec la création de "pôles spécialisés dans la mise en œuvre de la procédure de Dublin".

Plus généralement, le gouvernement français souhaite réduire la durée moyenne d'examen des demandes d'asile, accroître les expulsions de déboutés et multiplier, dans le cadre européen, les accords avec les pays limitrophes du continent pour limiter les flux.

 

Par Jules Lastennet