Dossier spécial L'Europe dans la Présidentielle
France

Marine Le Pen, l'Europe à rebours

Marine Le Pen au Parlement européen

"Il faut faire l'inverse de ce que fait l'Union européenne". Ainsi s'exprimait la candidate d'extrême-droite, lors du dernier Salon de l'agriculture. Des propos qui visaient ici le système d'aides de la Politique agricole commune, mais qui peuvent aussi résumer à eux seuls l'ensemble de son projet européen.

"L'Union européenne va mourir"

"Monstre bureaucratique", "en déliquescence", "totalitaire", "prison des peuples", "qui diminue la France"... la candidate du Front national ne manque pas de mots pour qualifier l'institution à abattre.

Avec un tel ennemi, le projet de Marine Le Pen coule de source : tuer l'Europe. "L'Union européenne va mourir car les peuples n'en veulent plus", prophétisait-elle encore récemment lors d'un meeting à Lille. Du moins si les autres Etats membres n'acceptent pas, comme le souhaite la candidate, de "changer d'Europe" pour la remplacer par une Europe des "coopérations" et des "nations indépendantes". Une Europe qui permettrait ainsi à la France de retrouver "sa souveraineté". A l'issue des négociations, les Français pourraient décider, par référendum, de quitter ou de rester dans l'UE.



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Marine Le Pen est aujourd'hui loin d'être la seule à proposer une telle option. Surfant sur les carences, parfois réelles, de l'Union européenne et sur ses difficultés à résoudre les crises (économique, migratoire, géopolitique...) qui se sont accumulées ces dernières années, les partis europhobes ont le vent en poupe. Plusieurs (mais pas tous) envisagent, comme Marine Le Pen, de quitter rapidement l'UE : c'est le cas notamment de Geert Wilders (Parti pour la liberté) aux Pays-Bas et de Matteo Salvini (Ligue du Nord) en Italie.

En France aussi, l'idée a fait des émules. Deux des onze candidats (François Asselineau et Jacques Cheminade) veulent sortir de l'Union européenne coûte que coûte, tandis que trois autres (Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen) prévoient de le faire en cas d'échec des négociations pour refonder l'Europe sur d'autres bases.

Le Brexit, un précédent ?

Si le Front national n'a pas toujours été antieuropéen (ni même prorusse), il l'est devenu après la chute du Mur de Berlin, avec la disparition de la menace soviétique. Mais c'est au cours de sa campagne pour la présidentielle de 2012 que Marine Le Pen présente pour la première fois un projet d'Europe des nations indépendantes. Elle y précise alors déjà l'essentiel de sa vision actuelle : la Commission européenne doit être supprimée, tout comme la monnaie unique, afin de laisser place à une Europe intergouvernementale des grands projets. Airbus et Ariane, avance-t-elle déjà, ont montré leurs succès bien qu'ils relèvent de coopérations hors du cadre institutionnel de l'UE.



Consultez également notre synthèse du programme de Marine Le Pen pour l'Europe, ainsi que le fact-checking de ses mesures par la presse française.

Une vision qu'elle reprend aujourd'hui dans des termes identiques, mais qui figure cette fois à la première place de son programme. Car depuis, le Brexit est passé par là, renforçant la conviction de la dirigeante frontiste qui peut désormais s'appuyer sur un précédent. Elle précise alors sa méthode, plus ou moins calquée sur celle de l'ancien Premier ministre britannique David Cameron : engager une "négociation" avec "nos partenaires européens suivie d'un référendum sur notre appartenance à l'Union européenne". 

Bien entendu, les propositions de Marine Le Pen (rendre à la France ses souverainetés "territoriale, monétaire, législative et économique") sont bien plus radicales que les contreparties obtenues à l'époque par David Cameron. Or en cas de refus, inévitable, du projet frontiste par les autres Etats membres, Mme Le Pen appellerait à quitter l'UE, comme le Royaume-Uni est en train de le faire.

Un saut dans l'inconnu

Cette semaine, Toute l'Europe se plonge dans les projets européens des principaux candidats. Consultez nos articles d'analyse sur François Fillon, Benoît Hamon, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

A un autre détail près : la France, elle, est membre de l'euro. Une sortie de l'UE et/ou de l'euro - le choix serait semble-t-il précisé dans la question référendaire - aurait un impact économique bien plus important que pour le Royaume-Uni. Et s'il a tenté de s'appuyer sur les positions de prix Nobel d'économie quitte à réinterpréter leurs discours et à provoquer une contre-attaque de leur part, le parti ne peut faire semblant d'ignorer les conséquences d'une sortie de la zone euro. D'ailleurs, les trois quarts des Français qui y sont opposés ne s'y trompent pas. Contrainte de mettre de l'eau dans son vin, la candidate prévoit ainsi (depuis 2011) de faire coexister monnaie nationale pour les particuliers et monnaie européenne pour les entreprises et l'Etat. Ce qui serait évidemment impossible en cas de sortie de l'Union européenne.

Le programme de la candidate énumère d'autres mesures, qui sont autant d'abandons de décisions prises au sein de l'Union européenne : "rétablissement des frontières nationales" et sortie de l'espace Schengen, suppression de la directive sur les travailleurs détachés, abrogation des compétences de la Banque centrale européenne en "autorisant à nouveau le financement du Trésor par la Banque de France", abrogation "de la directive européenne sur l'Union bancaire", reconversion de la Politique agricole commune en "Politique agricole française"...  Un catalogue relativement fourni sur les mesures à abolir, beaucoup moins sur celles qui viendraient les remplacer.

Par Vincent Lequeux