Dossier spécial L'Europe dans la Présidentielle
Diplomatie et défense

L'Europe peut-elle se relancer par la défense ?

L'Europe peut-elle se relancer par la défense ?

"L’Europe doit se renforcer. Cet impératif n’est nulle part aussi vrai que dans le secteur de la défense". "L'Europe peut se relancer par la défense". La première phrase a été prononcée par le président de la Commission européenne en septembre 2016, la seconde par le président de la République française il y a deux semaines. D'autres ont pu faire des propositions similaires : "Schengen de la défense" pour le Premier ministre italien, "Europe renforcée dans le domaine de la sécurité et de la défense" pour les ministres français et allemand de la Défense... Après une décennie de relative inertie, le projet est à nouveau sur les rails. Il pourrait même, espèrent certains, ressouder les Etats membres et les citoyens autour d'un projet fédérateur. De là à relancer une Union européenne minée par les crises ?

Du quartier général au Fonds européen : quelquessuccès récents de la défense

Après plusieurs années de blocages, l'Europe de la défense semble à nouveau en bonne voie. Parmi les avancées les plus notables figure l'accord du 6 mars sur un début de quartier général européen. Cette "capacité militaire de planification et de conduite" (MPCC en anglais) sera prochainement chargée de la planification et de la conduite opérationnelles de certaines missions militaires européennes - celles dites "à mandat non exécutif", qui concernent aujourd'hui essentiellement la formation de soldats étrangers.

La Commission européenne a également proposé la création d'un Fonds européen de la défense. Celui-ci permettra au budget européen d'être directement investi dans la recherche et le développement d'équipements et de technologie de défense (volet "recherche"). A terme, il pourrait même financer des programmes d'armement (volet "capacités"). Un tel instrument entraînerait une implication totalement inédite de Bruxelles dans les questions de défense, encore inimaginable il y a quelques années.

D'autres avancées sont attendues. Parmi elles, la coopération structurée permanente (CSP) suscite un nouvel enthousiasme. La Commission y est favorable, tout comme la France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, même si le terme revêt encore des significations différentes pour chacun. Prévu par le traité de Lisbonne mais jamais appliqué, cet instrument doit permettre à un petit groupe d'Etats volontaires de mieux coordonner leurs politiques de défense et leurs capacités militaires.

Enfin, le Conseil consacré à la défense, début mars, énumère d'autres pistes à moyen terme : développement des capacités civiles de l'UE, examen annuel coordonné pour avoir un aperçu des dépenses de chaque Etat dans le secteur de la défense, ou encore l'amélioration du dispositif de réaction rapide de l'UE ("battlegroups"). Sur ces points comme sur d'autres, de nouvelles orientations du Conseil européen sont attendues en juin, tandis que la Commission européenne proposera à cette période sa vision globale de la défense dans le cadre du Livre blanc sur l'avenir de l'UE.

L'Europe de la défense semble aujourd'hui progresser pas à pas. "On est en train de débloquer un par un tous les obstacles opérationnels, militaires, politiques, financiers, juridiques...", commente ainsi le journaliste Nicolas Gros-Verheyde, rédacteur en chef du blog Bruxelles2 et auteur d'un récent manuel sur la politique européenne de sécurité et de défense commune. "Chacune de ces avancées n'est pas extraordinaire, mais la situation devrait avoir beaucoup changé dans un an du fait de leur addition".

A400M

L'A400M, avion de transport militaire polyvalent conçu par Airbus. Crédits photo : (c) Commission européenne

Quel choix pour les Etats ?

Les lacunes de la défense européenne sont connues : manque de capacités (drones, hélicoptères, systèmes d'intelligence...), diminution du budget militaire en raison de la crise économique... sans compter la réticence traditionnelle des Etats membres à s'accorder sur une politique étrangère commune, voire à engager leurs armées nationales en vue de l'intérêt collectif européen.

"Le marché européen de la défense est toujours sérieusement fragmenté", analyse le directeur exécutif de l’Agence européenne de défense, Jorge Domecq, dans une interview à La Tribune. "Les budgets sont planifiés et dépensés au niveau national par les 28 ministères de la Défense sans véritable coordination. Cela est coûteux et conduit généralement à un dédoublement des efforts et des dépenses puisque chaque État membre tente de couvrir l’éventail complet des capacités en matière de défense".

Toutefois, la conjonction des menaces extérieures ne semble aujourd'hui pas laisser d'alternative aux Etats. Face aux doutes sur les engagements du président américain vis-à-vis de l'OTAN, à la montée des tensions avec la Russie ou la Turquie, à la déstabilisation au Moyen-Orient et au terrorisme, aucun pays européen ne peut aujourd'hui se considérer hors d'atteinte. Et beaucoup semblent réaliser qu'une mutualisation des stratégies, des capacités et des opérations extérieures est inévitable.

Autre facteur déclenchant : l'effet "Brexit". Le Royaume-Uni représente "20 à 25% des capacités militaires européennes : sans lui, une défense européenne est difficilement imaginable", rappelle Stéphane Rodrigues, maitre de conférences à l’Ecole de Droit de la Sorbonne, directeur du master Stratégies industrielles et politiques publiques de défense. Pourtant, le pays a longtemps "freiné toute velléité de passer à une étape supérieure dans l'Europe de la défense. Le détonateur Brexit est donc incontestable" dans les récents succès de la défense européenne. 

Le quartier général européen en est un bon exemple. "Il y a eu un veto britannique pendant 15 ans", souligne Nicolas Gros-Verheyde. Mais suite au vote sur le Brexit, le pays a finalement accepté la création du MPCC, à condition toutefois de limiter ses compétences. "Et l'idée est d'étendre son champ d'action aux opérations à mandat exécutif une fois le Royaume-Uni hors de l'UE", confie le journaliste.

Enfin, l'action de la Commission est loin d'être négligeable. Par rapport à l'équipe Barroso, le tandem formé par le président Jean-Claude Juncker et la haute-représentante Federica Mogherini constitue un vrai "game changer", estime Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). A cet égard, le projet de Fonds européen de défense constitue pour lui "une véritable politique commune en matière de recherche de défense". Pour Stéphane Rodrigues, c'est une "colonne vertébrale" sur laquelle l'Europe va désormais pouvoir s'appuyer en matière de défense.

Sommet quadripartite à Versailles

Sommet quadripartite à Versailles, le 6 mars 2017. De gauche à droite : le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, la chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et le président du Conseil italien Paolo Gentiloni. Crédits photo : (c) Palazzo Chigi.

Un nouveau souffle ? 

Les récents succès de la défense donnent espoir dans l'avenir de l'Union européenne. "S'il y a un domaine où ça avance bien en Europe, c'est la défense, car l'esprit est davantage à la coopération", juge par exemple Nicolas Gros-Verheyde. Mais peut-on ressouder les lignes de fractures entre Etats membres et susciter l'adhésion des citoyens avec un tel projet ?

D'une part, la défense européenne continue de susciter la méfiance de certains pays. A l'Est notamment, la relation avec l'OTAN n'est pas la même qu'à l'Ouest, et certains redoutent que le développement de l'Europe de la défense ne les détourne de l'Alliance atlantique. Par ailleurs, la coopération structurée permanente (CSP) envisagée par plusieurs pays de l'Ouest ne serait pas nécessairement ouverte aux pays de l'Est, dont les capacités militaires sont moins performantes. "La difficulté va être de faire comprendre que cette CSP n'est pas une renonciation à l'OTAN, mais un moyen de commencer à prendre ses responsabilités, et d'y associer dans un second temps ceux qui pourront la rejoindre", prévient ainsi Stéphane Rodrigues.

D'autre part, le Brexit a poussé les partisans de l'Union européenne à insister sur les politiques communes qui pouvaient recueillir l'assentiment des citoyens. Mais la défense peut-elle en faire partie ? C'est l'avis de Stéphane Rodrigues : "Construire une défense, c'est redonner corps à l'idéal de paix qui a fondé il y a 60 ans la communauté européenne et que certains ont oublié. Il faut remobiliser sur un chantier concret, or la défense, c’est très concret". Une vision que ne partage pas Nicolas Gros-Verheyde : "Que ce soit le moment de relancer l'Europe de la défense : oui. Que ce soit l'élément moteur qui va relancer l'Europe, je n'y crois pas", explique-t-il. "Les citoyens n'attendent pas que cela de l'Europe, il y a des problèmes plus concrets auxquels il faut s'attaquer".

A moins que l'Union européenne ne se transforme plus radicalement. Dans son Livre blanc présenté le 1er mars, la Commission européenne a proposé cinq scénarios sur l'UE à l'horizon 2025. L'un d'entre eux prévoit de recentrer les missions de l'UE à 27 autour de politiques spécifiques, en distinguant mieux les domaines qui doivent relever de la compétence européenne et ceux qui doivent être gérés au niveau national. Si la défense fait partie des premiers au même titre que la zone euro, la fiscalité et le terrorisme, alors elle peut vraisemblablement donner un nouveau souffle à la construction européenne.

 

Par Vincent Lequeux