France

EU-Talk n° 22 avec Noëlle Lenoir, ancienne ministre des Affaires européennes

Noëlle Lenoir

Brexit, crise des réfugiés, lutte contre le terrorisme, Etat de droit en Pologne, zone euro…Tels sont les enjeux auxquels les responsables de l’UE doivent trouver des réponses en 2016. Pourra-t-on sortir par le haut de ces nombreuses crises ? Comment redonner du souffle au projet européen ? Quelles institutions ou quelles personnalités politiques peuvent jouer un rôle ? Comment lutter contre la menace terroriste ? Doit-on craindre un Brexit ?
Noëlle Lenoir, ancienne ministre des Affaires européennes a répondu à vos questions le lundi 18 janvier de 17h à 18h.

Noëlle Lenoir est juriste de formation. Elle devient la première femme membre du Conseil constitutionnel (1992-2001) avant d’être ministre des Affaires européennes (2002-2004). Son action gouvernementale l'a conduite à participer à de nombreuses négociations avec les pays d’Europe centrale et orientale en voie d’accession à l'Union européenne ainsi qu’au suivi du Traité constitutionnel. En outre, elle préside le think tank du Cercle des Européens qu'elle a créé en 2004, qui se veut un lieu d’échange et de discussion entre décideurs sur les problématiques et sujets européens. Elle est notamment membre du groupe d'experts de haut niveau sur le droit européen des sociétés auprès de la Commission. Actuellement professeur affiliée à HEC Paris et présidente de l’Institut de l’Europe de HEC, Noëlle Lenoir dirige le département concurrence/ droit public des affaires et protection des données du Cabinet Kramer Levin Naftalis à Paris.

 

Retrouvez le contenu du chat ici :

 

16h43  Toute l'Europe :
Bonjour à tous, le chat va bientôt commencer!

17h05   Noëlle Lenoir
Bonjour à toutes et à tous, je me réjouis de notre dialogue et merci par avance de vos questions !

17h05   Commentaire de la part de amandinedu38
Bonjour ! L'UE ne fonctionne visiblement pas à 28.... ne faudrait-il faire preuve de réalisme et revenir en arrière dans la construction européenne?

17h06   Noëlle Lenoir :
Il n'est pas possible de revenir en arrière, vous vous en doutez. Et cela marquerait un passéisme qui ne serait pas productif. En revanche, si vous voulez dire qu'il faudrait revenir à l'esprit des membres fondateurs, c'est à dire faire avancer l'Europe avant tout avec les pays qui le souhaitent à l'image des Six pays fondateurs, c'est une autre chose.
C'est toute la question de l'Europe à géométrie variable. Elle existe d'ores et déjà avec les pays de la zone euro, ceux qui n'y sont pas encore mais ne demandent pas des opt out à tous propos, comme le Royaume-Uni, le Royaume-Uni et les pays de l'Espace Economique Européen.
Il n'est pas douteux que le projet européen, en tous les cas ce n'était pas la vision de départ, est de nature fondamentalement politique. Alors avançons avec ceux qui désirent poursuivre l'aventure et consolidons la zone euro en lui donnant une assise politique. C'est une réflexion qui a été évoquée, mais jamais véritablement approfondie. J'y suis favorable, car l'Europe sera fédérale ou elle ne sera pas.
 
17h10   Commentaire de la part de Jean-Guy Giraud
Bonjour, n'estimez-vous pas que les personnalités pro-européennes françaises devraient prendre collectivement et publiquement position pour alerter l'opinion du danger que représente le risque d'implosion de l'UE ?
 
17h11   Noëlle Lenoir :
Je suis tout à fait d'accord. Les anti-Européens tiennent le haut du pavé, c'est facile, la presse donne plus volontiers la parole aux "contra" et non pas à ceux qui ont une vision plus constructive et je dirai historique de l'Europe.
Déjà, je pense qu'il faudrait déposer une pétition dans notre pays pour que ceux qui nous gouvernent assument véritablement l'héritage, ce qu'ils ne font pas. Je suis stupéfiée de voir que si peu de bâtiments publics arborent le drapeau européen, ni le ministère de l'agriculture, ni même l'hôtel Matignon où se trouve le Premier ministre. Cherchez l'erreur.
L'Europe ne peut se construire que dans l'enthousiasme et les symboles à cet égard jouent un rôle majeur. C'est ainsi que j'ai toujours à ma fenêtre à Paris les deux drapeaux français et européen, je suis fière d'avoir les deux appartenances qui ne font qu'une.

17h15   Commentaire de la part de Euroflop
L'interminable sortie de crise de l'UE n'est-elle pas le signe que l'euro a échoué?
 
17h18   Noëlle Lenoir :
Si l'on peut à bon droit pointer certaines faiblesses de l'Union européenne, notamment en matière de sécurité et de défense, en revanche, il me semble bien difficile de dire que l'euro est un flop.
C'est pour moi après la paix et le marché intérieur (lequel a des failles), la réussite la plus incontestable de l'Europe: les entreprises comme les citoyens en ont profité considérablement. Vous n'imaginez pas par exemple ce que représente en termes de sécurité pour les entreprises de ne pas avoir à souscrire à des couvertures de change. Vous n'imaginez pas combien l'euro a contribué à surmonter la crise bancaire de 2008. Vous n'imaginez pas combien le fait que l'euro est une monnaie internationale est pour nos opérateurs économiques un atout.
Quant aux citoyens, ils ne sont plus les victimes des dévaluations qui nécessairement leur faisaient perdre de la richesse.
Pour autant, il est impératif de remédier aux disparités entre les politiques économiques des Etats, sinon on arrive à la situation de la Grèce. C'est pourquoi, il est pour moi urgent que la politique monétaire commune soit complétée par une véritable politique économique et fiscale commune.
 
17h20   Commentaire de la part de Slydred
La situation au Moyen-Orient ne fut pas une surprise. Comment expliquer que ni l'UE ni les Etats membres ne se soient pas préparés à cette crise des réfugiés ?
 
17h20   Commentaire de la part de Kath-kath
Etes-vous optimiste sur une réelle prise en main de la crise des réfugiés au niveau européen en 2016 ?
 
17h22   Noëlle Lenoir :
Vous avez entièrement raison de souligner l'impréparation de l'UE face à ce que l'on appelle la crise - je dirai le drame - des réfugiés. La façon dont les Etats membres sauront s'unir pour la résoudre est pour moi le test majeur.
Vous êtes conscient comme moi du fait que si l'impéritie de l'Europe face à l'afflux des réfugiés se solde par la fin de Schengen, demain ce pourrait être la fin de l'Europe.
Je trouve inquiétant que les Etats membres - sauf l'Allemagne et permettez-moi de saluer Madame Merkel que j'admire - se soient ainsi défaussés de l'accueil des réfugiés sur la Turquie à un prix d'ailleurs élevé: 3 milliards €, la réouverture des négociations d'adhésion (qui me paraît irréaliste), et la mise en sourdine du coup des critiques que devraient davantage susciter les dérives autoritaires de Monsieur Erdogan, le Président turc.
Je suis aussi choquée de voir certains pays tels que la Slovaquie et la Hongrie attaquer la Commission européenne devant la Cour de Luxembourg pour avoir proposé des quotas pour l'accueil des réfugiés. Cela marque un tel éloignement de l'esprit communautaire que je trouve cela très inquiétant.
Cela étant, il faut espoir garder.
L'agence Frontex devrait être renforcée dans ses moyens avec la mise en place de gardes-frontières européens,
Les pays devraient accepter d'aider l'Allemagne qui a pris en charge près d'un million de réfugiés avec tous les problèmes politiques, sociaux et même de sécurité que cela lui pose. Il faut une solidarité.
La Commission serait avisée de lancer des programmes d'intégration, notamment au plan éducatif, pour permettre à ceux qui ont fui les massacres chez eux de trouver asile comme les textes européens et internationaux le supposent.
Encore faut-il que ces mesures généreuses, qui seront payantes à terme, s'accompagnent d'une politique de sévérité à l'encontre de ceux qui viennent chez nous et ne respectent le pacte démocratique. C'est la condition pour que la solidarité envers ceux qui n'ont d'autre choix que de risquer leur vie soit acceptée par nos concitoyens.
Je pense surtout aux enfants, et en particulier aux enfants qui sont sans leurs parents.
 
17h33   Commentaire de la part de Picsou
Bjr ; la gestion de la crise migratoire représente un coût certain. Qu'est-il prévu pour les Etats européens en termes de dépenses ? Comment gérer les finances publiques dans un tel contexte, notamment vis-à-vis des contraintes budgétaires des pays membres de la zone euro ?
 
17h36   Noëlle Lenoir :
D'après mes informations, le coût de l'accueil des réfugiés, de l'aide à la Turquie et des mesures de contrôle que cet accueil induit serait de 10 milliards €. C'est important, mais c'est gérable.
Le problème me semble moins économique que socio-politique.
Car comme en témoigne la montée des populismes un peu partout dans les démocraties, l'opinion face à la crise et au creusement des inégalités devient de plus en plus allergique à tout discours sur une nécessaire solidarité. La tâche des responsables politiques n'est donc pas facile; C'est ce qu'est en train d'expérimenter Angela Merkel.
Quant aux contraintes budgétaires, elles existent indépendamment de la crise des réfugiés, et même de l'euro. Elle pose simplement la question de la pérennité d'une économie qui vit à crédit.
Même les Américains se sont rendu compte qu'ils ne pouvaient continuer à augmenter leurs déficits publics.
En France, l'un des premiers budgets - sinon le premier - est celui du remboursement de la dette... et ce n'est pas la faute de l'euro. . Ce n'est pas tenable.
 
17h39   Commentaire de la part de Charlu
Bonjour, Une réforme de l'espace Schengen peut-elle réellement permettre de mieux lutter contre le terrorisme ?

17h41   Noëlle Lenoir :
Il n'y a pas besoin de réformer Schengen dès lors que les mécanismes actuels permettent en cas de circonstances exceptionnelles d'en suspendre les dispositions. Cela a été fait et est fait par la France, l'Autriche, la Suède et l'Allemagne.

Revenir aux frontières d'antan serait à mon avis la fin de l'Europe et de toutes les façons ne résoudrait nullement les problèmes de terrorismes dans nos pays. Go
 
17h42   Commentaire de la part de Rob_92
Bonjour Madame Lenoir, quels sont les sujets qui posent le plus de problème dans l'éventuel accord entre le Royaume-Uni et l'Union européenne ?
 
17h45   Noëlle Lenoir :
Les sujets sont ceux posés par Monsieur Cameron, le Premier ministre britannique, et ils sont au nombre de 4
1. La zone euro, le Royaume-Uni voit d'un mauvais oeil la consolidation de la zone euro reagardée comme une rivale. Aussi, demande-t-il que le Royaume-Uni ait son mot à dire dans toutes les décisions relatives à l'Union économique et monétaire. Je pense que vous trouvez cela un peu insolite. N'est-ce pas comme si nous Français demandions à avoir un droit de regard sur la politique du gouvernement britannique?
2. Monsieur Cameron veut supprimer du traité l'expression suivant laquelle l'UE est une "Union sans cesse plus étroite entre les peuples", ce qui est d'ailleurs assez surprenant dans la mesure où cette expression a été insérée dans le traité sur la suggestion des Britanniques qui ne voulaient absolument pas parler de fédéralisme. Là encore, on ne voit pas de compromis possible.
3. Concernant la question de la compétitivité, Monsieur Cameron veut supprimer des législations européennes. De ce point de vue, il trouve un certain écho dans les Etats et chez le président de la Commission européenne, Monsieur Juncker. Encore faut-il qu'il soit plus précis sur le type de législations qu'il veut supprimer. Au passage, cela fait plusieurs années que la Commission sous l'égide de Manuel Barroso a cherché à alléger l'arsenal législatif de l'UE.
4. L'une des demandes les plus controversées est de voir supprimer les prestations sociales des Européens travaillant dans un autre Etat membres, dans les quatre premières années de leur activité dans l'Etat où ils travaillent. C'est une discrimination à raison de la nationalité qui n'est pas admissible. Même si je comprends les inquiétudes des travailleurs face au dumping social.
 
17h52   Commentaire de la part de That is the question
L'Europe pourrait elle survivre à un Brexit ?
 
17h53   Commentaire de la part de Yannou123
Mme Lenoir, que se passerait-il si le Royaume-Uni et l'UE ne parvenaient pas à un accord en février ?
 
17h56   Noëlle Lenoir :
Il faut en tous les cas l'envisager. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour considérer qu'il y a de grandes chances que le peuple britannique vote en faveur du Brexit. Le pire n'est jamais sûr, mais c'est à mon avis très probable, et ce alors même que l'UE et le Royaume-Uni seraient parvenus à un accord sur les concessions à consentir aux Britanniques.
Si les britanniques décident de rester, ce sera à un prix très élevé pour les autres peuples.
Churchill, grand européen devant l'éternel qui a été à l'origine du Mouvement européen, a bien dit que son pays était "with Europe, but not of it"! Donc, il faut s'interroger sur l'intérêt de forcer un peuple à rejoindre une famille dont il ne se sent pas véritablement membre.
 
17h58   Commentaire de la part de Nathou
Bonjour, le 14 décembre, Martin Schulz a qualifié la situation en Pologne de "sorte de coup d'Etat". Est-ce que vous partagez cette opinion ?
 
17h58   Commentaire de la part de Val
Peut-on réellement être si véhément à l'égard d'un Etat membre dont le gouvernement a été démocratiquement élu et qui applique le programme qui l'a mené au pouvoir ?
 
17h59   Noëlle Lenoir :
Les prises de position du nouveau gouvernement polonais mettent autant à mon avis en péril la cohésion européenne qu'un éventuel Brexit.
L'une des vocations de l'Europe, avec la paix, c'est la démocratie. C'est d'ailleurs une des conditions de l'accès des nouveaux entrants à l'UE, qui doivent respecter les critères de Copenhague.
L'Europe, qui avait été traumatisée quand elle avait réagi, avec d'ailleurs le fort appui de la France, lors de l'entrée au gouvernement autrichien du parti d'extrême droite de Monsieur Haider, n'a rien fait face aux dérives notoires du gouvernement de Monsieur Orban. La Cour de Luxembourg l'a condamné marginalement, mais il a donné l'exemple.
Un grand pays comme la Pologne, qui a eu une influence aussi importante pour libérer l'Europe centrale et orientale du joug soviétique, et qui au surplus est parfaitement intégré dans les mécanismes de solidarité dont il est un des principaux bénéficiaires, ne peut bafouer les valeurs fondamentales de l'Union. La disparition du drapeau européen des locaux officiels se veut une provocation et c'en est une de taille.
L'Europe est une famille qui s'est dotée librement de ses règles démocratiques basées sur des valeurs humanistes communes. Quel que soit le vote des citoyens dans leur Etat, en entrant dans l'Europe, ceux-ci, quel que soit le pays membre concerné, se sont engagés à respecter les règles et valeurs communes.
C'est la vulgate anti-européenne constituée ici et là en mode de gouvernement qui risque d'anéantir l'Union européenne plus que tout.

18h07   Commentaire de la part de Hubert59
Parmi les grands thèmes à l'agenda de la présidence néerlandaise – adhésion de la Turquie, réformes en Ukraine, stabilité en Syrie, transparence fiscale, terrorisme, Schengen, situation en Pologne –, quelle serait votre priorité et pourquoi ?
 
18h11   Noëlle Lenoir :
Mes priorités
- le respect des règles démocratiques communes dans quel qu'Etat membre que ce soit;
- La lutte sans merci contre le terrorisme et le radicalisme religieux par la coopération policière, mais aussi la voie éducative;
- La non-remise en cause des principes de Schengen.
Ce sont trois défis qui s'ils ne sont relevés, mettraient en cause le projet européen.
Je suis néanmoins optimiste, car beaucoup de jeunes vivent l'Europe comme leur milieu naturel, ils voyagent, ils échangent... Il leur faut un relais politique pour permettre aux citoyens de comprendre ce que nous apporte l'Europe, malgré ses faiblesses, et qui reste inestimable à mon avis.

Merci de vos questions, je regrette de ne pouvoir passer davantage de temps à ce dialogue pour moi passionnant.
J'en tire la conclusion que l'Europe est un sujet éminemment politique qui de ce fait intéresse bien plus les citoyens qu'on ne veut bien nous le faire croire.

Si vous voulez poursuivre nos échanges, je vous donne rendez-vous sur le site du Cercle des Européens, sur le site de mon blog "Europe mon beau souci" à l'Express, et aussi sur mon tweeter!

Bonne fin de journée et bonne année à tous!
 
18h17   Toute l'Europe :
Merci beaucoup Madame Lenoir ! Merci à tous nos internautes ! A bientôt sur www.touteleurope.eu