Dossier special Vacances
Acteurs d'aujourd'hui

Denis MacShane : "le pire jour de l'histoire de l'Europe depuis 70 ans"

Brexit

Aux premières lueurs du jour, tôt ce matin, le référendum britannique d'appartenance à l'Union européenne a rendu son verdict : le 'Brexit' arrive en tête avec 51,9% des suffrages. Un résultat qui aura fait l'effet d'un véritable cataclysme, immédiatement suivi par la démission du Premier ministre David Cameron, un effondrement de la livre sterling et des marchés financiers, et une avalanche de réactions politiques.

Denis MacShane, ancien ministre britannique des Affaires européennes, travailliste europhile et francophone, a répondu aux questions de Touteleurope.eu. Selon lui, la "propagande anti-européenne" dans les médias britanniques, le sentiment d'être "laissés pour compte" chez les classes populaires, et le manque de "projet" européen ont été les éléments constitutifs du 'Brexit'.

Touteleurope.eu : A l'annonce de la victoire du Brexit ce matin, quel a été votre premier sentiment ?

Denis MacShane : Je m'attendais à ce résultat. J'ai écrit un livre il y a 18 mois pour dire que le Royaume-Uni allait effectivement sortir de l'Union européenne. J'ai en effet constaté que toutes les dernières consultations qui mentionnaient l'Europe sur le bulletin de vote ont abouti à un 'non' à l'Europe.

Très honnêtement, je suis très triste aujourd'hui. Et content que mes enfants aient la nationalité française et que moi je sois Ecossais, car je pourrai peut-être avoir un passeport écossais à l'avenir. Je pense qu'il s'agit du pire jour de l'histoire de l'Europe depuis 70 ans.

Denis MacShane

Denis MacShane est un homme politique britannique, membre du Parti travailliste et ancien ministre des Affaires européennes de 2002 à 2005. Il est l'auteur de Brexit : pourquoi la Grande-Bretagne va quitter l'UE, paru en 2015 aux éditions Tauris, non traduit.

A chaud, quels sont, selon vous, les éléments principaux qui ont fait pencher la balance en faveur du Brexit ?

Il y a trois éléments. D'abord, nous avons eu une propagande anti-européenne qui n'a, je pense, pas d'équivalent en France. Il suffit d'ouvrir un journal, qu'il s'agisse d'un tabloïd ou d'une édition sérieuse comme le Times ou le Daily Telegraph, pour voir, tous les jours, cette propagande anti-européenne.

Deuxièmement, au Royaume-Uni, comme partout en Europe, nos travailleurs se sentent réellement laissés pour compte. Pour eux, l'Europe n'est que pour les riches et les diplômés. Par conséquent, avec l'arrivée massive des travailleurs venus des autres pays européens, combinée à celle des réfugiés et aux mensonges des partisans du 'out', comme l'intégration imminente de la Turquie à l'UE, cette partie de l'électorat a été guidée par la peur.

Enfin, il y a l'Europe elle-même. Nous regardons la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne… Où est la croissance ? Où sont les réformes nécessaires ? Où est le projet ? Où est l'énergie ? Tout cela a aussi manqué cruellement et contribué à propager une image négative de l'Europe.

L'Ecosse et l'Irlande du Nord ont toutes deux majoritairement voté pour le 'Bremain'. Ces deux nations constituantes du Royaume-Uni vont-elles réclamer leur indépendance selon vous ?

Je préfèrerais laisser l'Irlande du Nord de côté, car la région est très divisée avec d'un côté les unionistes protestants et de l'autre les nationalistes catholiques.

Concernant l'Ecosse, c'est une sérieuse possibilité, car il existe un fort sentiment d'indépendance, voire de volonté séparatiste. Maintenant, il faut voir s'ils se laissent expulser de l'Europe par des nationalistes anglais populistes, ou s'ils réclament de conserver leur place en Europe. Les Ecossais sont environ 5 millions, ils sont brillants et ils pourraient avoir dans l'UE une place comparable à celle des Pays-Bas ou de la Belgique. C'est à eux de décider, mais je crois que quand on ouvre la boite de Pandore des émotions nationalistes, cette dernière ne peut pas être facilement refermée.

Quel regard portez-vous sur la campagne menée par le Parti travailliste ? En a-t-il fait suffisamment pour inciter ses électeurs à choisir le camp du 'Bremain' ?

Le Parti travailliste a fait ce qu'il a pu. Il n'était pas à l'origine de ce référendum, qui était une décision très personnelle de David Cameron. Le Labour n'a pas de baguette magique pour convaincre tout le monde. D'autant que je ne crois pas que même si nous avions eu Winston Churchill, Margaret Thatcher ou Tony Blair dans le camp du 'Bremain', cela aurait pu faire une différence.

Depuis ce matin, les marchés financiers et la livre sterling s'effondrent. Etes-vous inquiet quant aux prochaines semaines au Royaume-Uni ?

Bien sûr, et c'est logique. Tous les avertissements ont été donnés avant le vote par les experts et les organisations économiques. C'est normal que la livre sterling déraille, car on ne sait pas de quoi est fait l'avenir du pays, et si le Royaume-Uni va totalement quitter l'Union européenne et le Marché unique. Tous les groupes étrangers, les banques ou encore l'industrie automobile sont ici pour l'accès à ces centaines de millions de consommateurs. Plus que la plupart des autres pays européens, nous comptons sur l'arrivée massive d'investissements étrangers, donc il est possible de prévoir une période assez noire pour l'économie britannique.

Dossier spécial Brexit

Pour tout savoir et tout comprendre sur le 'Brexit', consultez également notre dossier spécial, ainsi que notre synthèse de presse du 24 juin 2016 : Le Royaume-Uni vote en faveur de la sortie de l'Union européenne, Cameron démissionne

La démission de David Cameron ce matin n'intervient-elle pas trop rapidement et n'ajoute-t-elle pas de la crise à la crise ?

Non. David Cameron a engagé l'honneur de son administration et le sien en demandant la confiance du peuple sur l'Europe. Et il a été désavoué, principalement d'ailleurs par ceux qui constituent son électorat traditionnel : les Anglais. Je pense donc qu'il n'avait aucun autre choix que de démissionner. Il va maintenant entrer dans l'histoire comme le Premier ministre qui a isolé la Grande-Bretagne d'une grande organisation internationale, à l'image d'un Neville Chamberlain. Je n'ai jamais compris pourquoi il avait pris cette décision d'organiser un référendum, contre les conseils de ses proches amis et collaborateurs politiques. Il s'est dit 'moi, David Cameron, je peux organiser ce référendum et je peux le gagner'. C'est dommage.

David Cameron ne fait-il pas preuve de lâcheté en ne déclenchant pas lui-même l'article 50 du traité de l'UE relatif au retrait d'un Etat membre en laissant cette tâche à son successeur ?

L'article 50 n'a jamais été utilisé auparavant. Nous entrons donc en terra incognita. Je pense donc que David Cameron a raison de ne pas se presser dans la définition des termes de la sortie du pays de l'Union européenne.
Ce que je crains par contre est la constitution d'un gouvernement issu du camp du Brexit et qui introduirait des lois pour donner expression à la volonté du peuple, comme la fermeture des frontières ou l'imposition de visas et de permis de séjour et de travail pour tous les étrangers, y compris les 400 000 Français résidant au Royaume-Uni.

On a perdu une bataille, mais j'espère qu'on ne perdra pas la guerre pour sauver l'honneur et l'âme du Royaume-Uni, et qu'on restera un pays international et européen.

Au-delà du Royaume-Uni, le Brexit met-il l'avenir de l'Union européenne en danger?

Actuellement, l'Union européenne est centrifuge. Il y a trop de personnes déçues par le manque de croissance, par le manque d'emplois – surtout chez les jeunes – par l'absence d'innovation et de réformes…

En France par exemple, M. Martinez de la CGT peut bloquer une réforme qui a été acceptée dans d'autres pays depuis des décennies. La France est un grand pays, avec des leaders intelligents, mais qui est incapable d'entamer la plus petite des réformes nécessaires. Dans ces conditions, quelles sont les chances de l'Europe ?