Dossier Vacances 2016
Immigration et asile

Crise des réfugiés : le Parlement européen, dernière caution morale de l'Europe ?

Tribune au Parlement européen

La semaine dernière à Strasbourg, l'ordre du jour pour la session plénière du Parlement européen n'a eu que peu d'importance. Au lendemain du sommet UE-Turquie du 7 mars, et dans l'optique du prochain Conseil européen des 17 et 18 mars, la question migratoire a logiquement éclipsé l'agenda législatif ordinaire. Qu'ils aient été de droite ou de gauche, Allemands, Autrichiens, Belges ou Grecs, les eurodéputés ont défilé à la tribune pour dire tout le mal qu'ils pensaient de l'accord trouvé avec Ankara. Elaboré dans l'urgence, sans concertation commune et laissant planer de nombreux doutes légaux, ce dernier a suscité la circonspection, la colère et l'indignation d'un Parlement européen au ton grave. Récit et morceaux choisis.

Faillite morale

"Faillite morale". Quand vient son tour de s'exprimer, dans la matinée du mercredi 8 mars lors du débat principal de la session plénière du Parlement européen, le Belge Philippe Lamberts, co-président du groupe des Verts au Parlement européen, pèse ses mots. Il n'est que le sixième à prendre le micro – l'ordre de passage étant fonction du nombre d'eurodéputés composant le groupe parlementaire – mais c'est probablement son intervention qui marquera le plus les esprits.

"Faillite morale, lorsqu'au lieu de le sanctionner, on déroule le tapis rouge à un régime qui soumet la justice et la police à la vindicte d'un seul homme, qui musèle et emprisonne toute presse libre, qui disqualifie toute opposition démocratique et qui, pour gagner une élection, relance la guerre civile et bombarde ses propres populations", scande Philippe Lamberts à la tribune. Toute ressemblance avec Daniel Cohn-Bendit, son prédécesseur à la tête des Verts européens, n'est évidemment pas fortuite.

"Argent, visas, relance du processus d'accession : rien n'est de trop pour séduire le Poutine de la Sublime Porte. Tout cela parce qu'une majorité d'Etats membres de l'Union, à la différence de l'Allemagne, ont pris le parti du 'pas de ça, pas de ces barbares chez nous'", poursuivra-t-il au nez de Jeanine Hennis-Plasschaert, la ministre néerlandaise de la Défense légèrement médusée, représentant les Pays-Bas, qui président l'Union européenne ce semestre.

Discours de Philippe Lamberts (Verts / Belgique) le 9 mars au Parlement européen

Si la charge de Philippe Lamberts est lourde, elle n'est finalement que le prolongement des déclarations de ses collègues parlementaires, à peine plus policées. Guy Verhofstadt, ancien Premier ministre belge et chef des libéraux au Parlement européen, a en effet regretté que "le 'sultan' Erdogan décide dorénavant de qui doit entrer dans l'Union européenne". Tandis que l'Italien Gianni Pitella, patron des socialistes et démocrates européens, a quant à lui rappelé que les réfugiés sont "des hommes et des femmes et non des numéros ou des biens".

Au fond, au Parlement européen, il n'y aura guère eu que Manfred Weber, chef du Parti populaire européen (PPE), pour défendre ce qui devra être entériné les 17 et 18 mars, à l'occasion d'un nouveau sommet européen de la dernière chance à Bruxelles. Pour l'eurodéputé allemand, membre de la CSU, la branche bavaroise du parti d'Angela Merkel, très critique à l'égard de la politique migratoire de la chancelière, il s'agit en effet d'une "solution globale et spécifique" qui, "pour la première fois", pourrait permettre d'affronter la situation.

Une prise de position par la suite battue publiquement en brèche par d'autres députés appartenant pourtant à son groupe politique, dont l'une de ses vice-présidentes, Françoise Grossetête, membre des républicains en France. A l'inverse de M. Weber, Mme Grossetête a en effet estimé que la négociation avec la Turquie du 7 mars a été "la pire depuis longtemps", et que "l'Europe se jette dans la gueule du loup".

Sommet EU-Turquie, le 7 mars 2016

Sommet EU-Turquie, le 7 mars avec, de gauche à droite : Matteo Renzi, François Hollande, David Cameron, Ahmet Davutoglu et Federica Mogherini

Accord controversé

Cette ébauche d'accord avec la Turquie est le fruit de négociations menées entre l'Allemagne, les Pays-Bas et la Turquie dimanche 6 mars. Une procédure fort peu conventionnelle, excluant de fait les autres Etats membres de l'Union européenne, mais finalement symptomatique de la gestion plus que chaotique de la crise des réfugiés jusqu'à présent. En substance, l'accord prévoit la reconduction de réfugiés syriens stationnés en Grèce vers la Turquie, quand bien même ces derniers auraient déjà déposé une demande d'asile. Puis, pour chaque Syrien réadmis en Turquie, un autre Syrien serait envoyé en Europe, selon "une manière ordonnée, par des voies légales". Cette stratégie vise à rapidement soulager la Grèce, isolée en Europe depuis la fermeture quasi-généralisée des frontières par les pays situés sur la "route des Balkans", ainsi qu'à décourager les réseaux criminels de passeurs par l'établissement d'une procédure officielle.

En échange, Ahmet Davutoglu, Premier ministre turc en charge des négociations avec les Européens, a formulé plusieurs exigences. Sur le plan financier d'abord, Ankara réclame de doubler la contribution financière de l'UE à 6 milliards d'euros d'ici 2018 pour l'accueil des Syriens en Turquie. Deuxièmement, M. Davutoglu a demandé l'accélération de la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs souhaitant se rendre dans l'Union. Cette dernière, selon le précédent accord passé entre l'Europe et la Turquie en novembre dernier et jusqu'ici largement inappliqué, devait intervenir en octobre prochain : elle devra dorénavant être effective d'ici la fin juin. Enfin, et non des moindres, l'exécutif turc a renouvelé sa volonté de réouverture du processus d'adhésion à l'Union européenne.

Marchands de tapis

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Naturellement, les réactions à ce deal iconoclaste avec la Turquie ne se sont pas fait attendre. En premier lieu, c'est la légalité de cette stratégie du "un Syrien contre un Syrien" qui a été attaquée par de nombreux observateurs, institutionnels ou encore associatifs. Sa conformité avec la Convention de Genève régissant le droit d'asile est fortement contestée. De plus, l'accord avec la Turquie ne traite que des réfugiés venus de Syrie, alors que de très nombreux autres sont de nationalité afghane ou encore irakienne, des pays également en guerre. A cela s'ajoutent les desideratas du pouvoir turc, qui ont, de manière prévisible, été souvent mal reçues par les Européens.
Particulièrement dans le contexte de la dérive autocratique du régime du président Recep Tayyip Erdogan qui, en parallèle des tractations avec l'UE, a pris le contrôle de Zaman, l'un des principaux journaux du pays, critique à l'encontre du gouvernement en place. Le dernier épisode en date d'une attaque généralisée du pouvoir turc à l'encontre des voix contestataires.

La France "trop occupée par elle-même" ?

Parmi les autres pourfendeurs de la gestion européenne de la crise des réfugiés, outre MM. Lamberts ou Verhofstadt, figurent également l'écologiste allemande Ska Keller, selon qui l'accord avec Ankara n'est rien de moins qu'une "honte" et une atteinte "aux principes humanitaires de base", Kostas Chrysogonos, membre de Syriza, qui prévient que "le régime d'Erdogan va exploiter sans pitié la situation à son profit", ou encore Josef Weidenholzer, socialiste autrichien qui, quant à lui, regrette que l'Europe "échoue à mettre en œuvre des solutions de court comme de long terme". Trois eurodéputés ayant répondu aux questions de Toute l'Europe, présent à Strasbourg la semaine dernière.

Ska Keller

Ska Keller est une eurodéputée écologiste allemande. En 2014, elle est la candidate des Verts pour la présidence de la Commission européenne.

De fait, sur la question migratoire, les élus de gauche ont largement rejoint leurs homologues de droite. Car comme l'explique Josef Weidenholzer, ce n'est pas de discuter avec la Turquie, de fait voisin de l'Union européen et accueillant à l'heure actuelle plus de 2 millions de réfugiés, qui pose problème. Mais bien de laisser persister des "points d'ombre comme les droits de l'homme, l'état de droit, la corruption ou le traitement des Kurdes". Ou encore de "demander [à la Turquie] de régler nos problèmes à notre place", prolonge Ska Keller, plus offensive : "ce n'est pas digne de l'Union européenne", a-t-elle martelé.

Pour Kostas Chrysogonos, le contexte est nécessairement plus délicat. Son pays est livré à lui-même pour l'accueil de dizaines de milliers de réfugiés et toute possibilité de sortie de crise est bonne à prendre. "C'est sûr que si l'Europe était capable de parler d'une voix unie, cela pourrait avoir une influence positive sur ce qui se passe au Moyen-Orient", reconnaît le député du parti de gauche radicale. "Or cela ne va pas se produire dans un futur proche. En attendant, discuter avec la Turquie est nécessaire", ajoute-t-il, luttant contre la résignation.

Kostas Chrysogonos

Kostas Chrysogonos est un eurodéputé grec membre de Syriza.

Et les trois eurodéputés de défendre également la politique d'Angela Merkel en faveur des réfugiés. "Il faut reconnaître que l'Allemagne a fait plus que prendre sa part du fardeau et jusqu'à présent, ils ont bien défendu l'esprit européen", rappelle ainsi Kostas Chrysogonos. Quant à Ska Keller, l'eurodéputée verte dénonce les attaques subie par la chancelière en provenance "de son propre camp", notamment dans le contexte d'élections régionales partielles en Allemagne au cours desquelles les candidats conservateurs, moins que les écologistes par exemple, ont défendu le bilan du gouvernement.

Au fond, le cavalier solitaire de certains membres serait bien plus dommageable. En ligne de mire ici, les décisions de pays comme la Hongrie, la Pologne ou encore l'Autriche, dont Josef Weidenholzer – pourtant membre du parti actuellement au pouvoir – a critiqué son choix d'organiser un mini-sommet des Balkans sans l'UE ni la Grèce le 24 février dernier. Tout comme le silence assourdissant de la France et l'abandon du leadership sur ce dossier à l'Allemagne ont été régulièrement vilipendés par le Parlement européen. "La France représente un vrai problème car le pays ne fait pas sa part", a ainsi noté Ska Keller, qui s'est également étonnée de l'absence de camp de réfugiés à Paris. Une opinion partagée par Josef Weidenholzer selon qui "la France représente un point d'interrogation majeur", car "trop occupée par elle-même".

Josef Weidenholzer

Josef Weidenholzer est un eurodéputé social-démocrate autrichien.

Quelle Europe après le 18 mars ?

L'optimisme dès lors n'était pas de mise à Strasbourg en vue du sommet européen des 17 et 18 mars, devant officialiser cet embryon d'accord d'ores et déjà décrié avec la Turquie. A en croire certaines déclarations, c'est même une partie de l'avenir de l'Union européenne qui pourrait même se jouer à Bruxelles cette semaine. Pour Josef Weidenholzer, cela pourrait être "le début de quelque chose de nouveau", avec la fin de l'Europe à 28 telle que nous la connaissons. Les députés européens n'y auront toutefois pas droit au chapitre, la signature appartenant aux chefs d'Etat et de gouvernement, nettement moins vindicatifs.

Si François Hollande a précisé qu'il n'était prêt à faire "aucune concession" à la Turquie "en matière de droits de l'homme ou de critères de libéralisation des visas", il est néanmoins probable que les dirigeants européens ne se "ressaisiront" pas au sens où Philippe Lamberts l'espère. A la suite d'un revers électoral dans trois régions allemandes au profit du parti de droite radicale Alternative für Deutschland, Angela Merkel a bien assuré qu'elle ne dévierait pas de sa stratégie vis-à-vis des réfugiés mais, dans le même temps, la Slovaquie a confirmé son intention de n'accueillir que des réfugiés catholiques sur son sol.

Une ultime représentation des divisions actuelles de l'Europe qui n'augurent donc rien de bon et qui pourraient donc confirmer le sentiment de "honte", que Jean Arthuis, élu centriste et ancien ministre français, confessait à la tribune du Parlement européen mercredi dernier lorsque vint son tour de s'exprimer. "J'ai honte de cette Europe-là. J'ai honte de ce spectacle d'impuissance que nous donnons à nos concitoyens. Je veux encore croire au sursaut pour que l'Europe reprenne sa place dans l'histoire", a-t-il déclaré.

Réponse jeudi et vendredi à Bruxelles.

Carte comparative : les demandes d'asile en Europe