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Commerce extérieur

Cecilia Malmström : "le commerce n’est pas seulement un but économique, mais un moyen de défendre nos valeurs"

Cecilia Malmström

Hier s’est ouvert le douzième tour de négociations entre l’Europe et les Etats-Unis sur le traité transatlantique de libre-échange (TTIP). Suscitant une toujours aussi grande circonspection au sein de certains Etats membres, dont la France et l’Allemagne, le TTIP pourrait être conclu avant la fin de l’année 2016, si les derniers points de blocage, notamment concernant les tribunaux d’arbitrage, sont levés.

Présente à Paris le 19 février pour participer à un "dialogue citoyen" avec le secrétaire d’Etat français au Commerce extérieur, Matthias Fekl, Cecilia Malmström a accordé une interview à Touteleurope.eu. Selon la commissaire européenne au Commerce extérieur, un accord avec les Etats-Unis est possible, et permettrait à l’Europe de participer à la définition des normes régissant la mondialisation.

Touteleurope.eu : Cela fait maintenant près de dix-huit mois que vous a été confié le portefeuille du Commerce extérieur, l’un des plus délicats de la Commission européenne. Pouvez-vous nous dresser un premier retour d’expérience ?

Cecilia Malmström : Je me suis en effet rendue compte que le temps où les négociations sur le commerce s’effectuaient dans une pièce obscure sans que l’opinion n’y porte un grand intérêt est révolu. Désormais, le commerce extérieur fait partie des principaux sujets suivis par la presse, mais aussi par les citoyens. Il y a un engagement beaucoup plus important, ce qui est une très bonne chose.

Par conséquent, j’ai essayé, au cours de ces derniers dix-huit mois de changer le fonctionnement de la politique relative au commerce extérieur, pour la rendre plus transparente et plus inclusive. Cela passe par la multiplication des rencontres avec la société civile, car il y a une grande peur vis-à-vis de certains accords, dont bien sûr le TTIP avec les Etats-Unis.

Ce changement d’approche pour la politique du commerce extérieur s’inscrit d’ailleurs dans une volonté plus large de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne de travailler davantage en équipe. Le commerce restant une partie de la politique économique de l’Europe, mais devenant également une composante de la politique extérieure. Le public veut savoir où sont fabriqués les produits qu’ils achètent, par qui, dans quelles conditions et avec quel impact environnemental. Le commerce n’est plus seulement un but économique, mais aussi une manière de défendre et promouvoir nos valeurs.

Les négociations sur le TTIP ont commencé avant votre arrivée en fonctions, en 2013. Etes-vous confiante dans la capacité des deux parties à trouver un accord ?

Oui. Car si les Etats-Unis et l’Union européenne n’arrivent pas à se mettre d’accord, qui y parviendra ? Nous essayons d’aboutir à un accord avant la fin de l’année 2016. Il reste beaucoup de travail à accomplir et le processus électoral américain pourrait également freiner les négociations. Mais nous faisons tout pour parvenir à un accord.

Les tribunaux de règlement des différends inquiètent particulièrement les Européens. L’Association des juges allemands s’est prononcée, début février, défavorablement sur ce point. Où en sommes-nous ?

Ces tribunaux suscitent de l’inquiétude, c’est vrai, mais ils existent depuis 70 ans. La France seule a un peu plus d'une centaine d'accords de ce type dans ses traités commerciaux. L’Allemagne en a encore plus. Ça me surprend donc que l’Association des juges allemands proteste contre ces tribunaux, dont le fonctionnement serait de surcroît rénové et rendu beaucoup plus démocratique avec le TTIP.

A cet égard, nous avons envoyé nos propositions en la matière aux Américains. Et lors de ce douzième tour de négociations, ce sera la première fois que nous allons en discuter. Les Etats-Unis ont évidemment aussi leurs propres idées et nous allons pouvoir comparer.

Ce sont ces mêmes dispositions, que nous allons défendre auprès des Américains, que nous avons d’ailleurs inclus à notre traité commercial avec le Vietnam et nous poussons pour qu’il en soit ainsi pour tous nos nouveaux accords avec des pays tiers. Naturellement, il est peu probable que les Etats-Unis acceptent 100% de nos propositions, c’est une négociation, mais ils ont les mêmes préoccupations que nous en matière de transparence ou encore de procédure d’appel des décisions. Je pense que nous trouverons un terrain d’entente.

Partagez-vous la crainte selon laquelle si nous ne nous entendons pas avec les Américains, l’Europe se verra imposer de fait des normes qui auront été édictées par d’autres ?

Oui, c’est un risque. D’autant que nous avons tout à gagner à nous entendre avec les Etats-Unis. C’est notre partenaire le plus important. Ce sont des centaines de milliers d’emplois qui dépendent de nos relations commerciales avec ce pays.

Les Américains ont d’ores et déjà signé un accord avec onze pays du Pacifique, le TPP – Trans Pacific Partnership – et c’est sûr que si le TTIP ne se fait pas, les entreprises de ces pays auront les coudées franches et l’Europe pourrait se retrouver isolée. Sachant que c’est aujourd’hui que se définissent les standards de demain, qu’il s’agisse des produits textiles, des voitures électriques ou encore des nouvelles technologies. Il y a une très forte demande d’élaboration de normes mondiales et si nous ne le faisons pas avec les Etats-Unis, ce seront les autres qui le feront à notre place.

Au-delà du TTIP, la crise sidérurgique que traverse l’Europe impose à l’Europe de réfléchir à ses relations commerciales avec la Chine, régulièrement accusée de concurrence déloyale. Faut-il accorder à ce pays le statut d’économie de marché ?

La crise sidérurgique actuelle est effectivement une question très sensible. Nous sommes en train de réaliser une étude d’impact pour évaluer quelles seraient les conséquences de la reconnaissance de la Chine comme économie de marché. La Commission travaille en collaboration avec le Conseil, les Etats membres et le Parlement européen et nous devrions arrêter notre position cet été.

Mais une chose est sûre, c’est que si l’Europe décide d’accorder ce statut d’économie de marché à la Chine, ce ne serait pas sans prendre des mesures de protection. Nous défendrons toujours nos intérêts contre la concurrence illégitime de la Chine, car ce qui se passe actuellement dans le domaine de l’acier est extrêmement grave. Le pays se trouve en surproduction, inondant donc le monde d’acier bon marché. Ce n’est pas bon pour les économies européennes, mais à long terme ce n’est pas bon non plus pour la Chine. Il faut y remédier.

La défiance des citoyens vis-à-vis de la mondialisation peut-elle venir du saut fédéral inabouti de l’Europe, qui serait facteur de craintes quant à l’exercice démocratique et transparent du pouvoir ?

Oui, il existe une forte inquiétude à l’heure actuelle, issue des crises économique, migratoire, ou encore de sécurité, dont la France a souffert particulièrement. De plus, les Européens ont le sentiment que personne ne prend réellement ses responsabilités : ni les autorités nationales, ni l’Europe. Nous ne parvenons pas suffisamment à montrer que nous avons des solutions communes.

Evidemment, moi je pense que nous avons besoin de plus d’Europe. Car ces crises auxquelles je fais référence ne peuvent se résoudre à l’échelle des Etats seuls. Nous essayons donc, à la Commission européenne, de proposer des orientations, mais il appartient bien aux Etats membres d’avoir le courage de prendre des décisions. Une frustration se développe à l’égard de tous les niveaux de gouvernement.