Irlande

Brexit : quelles conséquences pour les deux Irlande ?

Drapeaux de l'Irlande et du Royaume-Uni

Depuis l'annonce de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne Theresa May doit faire face à de multiples crises internes. Parmi elles, on trouve la situation délicate de l'Irlande du Nord, qui a majoritairement voté contre le Brexit et dont le deuxième plus grand parti, le Sinn Fein, souhaite désormais la tenue d'un référendum sur son indépendance. Une situation qui pourrait bien menacer l'équilibre trouvé dans cette région après 30 années de guerre civile.

Pourquoi y a-t-il deux Irlande ?

L'île d'Irlande se trouve sous la domination du Royaume-Uni depuis 1801 et la signature de l'Acte d'Union. Cet accord historique entérine le rattachement du Royaume d'Irlande, à majorité catholique, au Royaume-Uni principalement protestant, et alors déjà composé de l'Angleterre et de l'Ecosse. Déjà présent en Irlande, le sentiment antibritannique va dès lors s'accentuer, débouchant en 1916 sur l'insurrection de Pâques, premier pas vers la guerre d'indépendance qui commencera en 1919.

C'est finalement en 1921, au terme d'un conflit sanglant, que les autorités britanniques décident de la partition de l'île en deux. Au nord, la petite enclave d'Ulster – l'Irlande de Nord – où cohabitent une majorité de protestants et une minorité de catholiques. Au sud, la République indépendante d'Irlande habitée majoritairement par des catholiques. L'Irlande se voit ainsi dotée de deux parlements, l'un à Dublin, l'autre à Belfast. Cependant, cette partition qui répondait aux souhaits de la majorité protestante, ne sera jamais acceptée par les nationalistes catholiques. De leur côté les protestants d'Irlande du Nord, considérant les catholiques comme des traîtres potentiels, les relègueront au statut de citoyens de seconde zone, multipliant les discriminations économiques, sociales et politiques.

A la fin des années 1960, la répression brutale d'une manifestation pacifique organisée par la NICRA, (le mouvement pour les droits civiques d'Irlande du Nord), marquera le début de 30 années de guerre civile en Irlande du Nord entre les unionistes favorables au rattachement à la Grande-Bretagne et les républicains partisans d'une unification des deux Irlande. Parmi les épisodes les plus violents de cette époque, surnommée "Troubles", il convient de retenir le dimanche sanglant ou "Bloody Sunday" de l'année 1972. Ce dimanche de janvier, treize catholiques sont tués par des parachutistes de l'armée britannique, alors qu'ils manifestaient dans la ville de Derry, malgré le refus des autorités, et contre une loi permettant à l'armée anglaise de procéder à des emprisonnements arbitraires.

Des suites de cet épisode tragique, l'IRA (l'armée républicaine irlandaise), dont certains membres entretiennent des liens étroits avec le Sinn Fein (parti républicain d'Irlande du Nord), multipliera les actes terroristes. Notamment pour infléchir la politique du gouvernement britannique envers les prisonniers politiques républicains. L'opposition farouche de Margaret Thatcher à tout compromis sur cette question débouchera en 1984 sur un attentat perpétré à Brighton, alors que cette dernière se rendait au congrès du Parti conservateur. La Première ministre britannique en réchappera de justesse.

En 1984, le dialogue reprend entre Londres et Dublin et un premier pas vers la paix est entrepris avec la signature de l'Accord de Hillsborough. Il sera suivi d'une série de nouveaux accords aboutissant, en 1997, au cessez-le-feu de l'IRA. Quelques mois plus tard, l'espoir d'un retour à la paix se confirme avec la signature de l'Accord du Vendredi saint, le 10 avril 1998.

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : l'Ecosse et l'Irlande du Nord ont voté contre le Brexit

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : l'Ecosse et l'Irlande du Nord ont voté contre le Brexit

Qu'est-ce que l'accord du Vendredi saint ?

L'accord du Vendredi saint, ou "Good Friday", signé par le Premier ministre britannique Tony Blair et son homologue irlandais Bertie Ahern, ainsi que les leaders des principaux partis unionistes et nationalistes le 10 avril 1998, met un terme à 30 années de conflit, qui a entrainé près de 3 500 morts. Ce processus de paix a notamment été rendu possible par une coopération "intense et permanente entre Londres et Dublin", explique Philippe Cauvet, professeur d'études irlandaises et britanniques à l'université de Poitiers. "C'est notamment l'appartenance commune des deux Etats à l'Union européenne depuis 1973 qui a joué un rôle important".

L'accord du Vendredi saint prévoit le désarmement de l'IRA, l'abolition de la revendication territoriale de la République d'Irlande sur l'Irlande du Nord, ou encore la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de s'identifier et d'être accepté en tant qu'Irlandais, ou Britannique ou les deux. Sous un système dit de  "démocratie de consociation", ce traité a également permis à l'Irlande du Nord de s'auto-administrer au travers de l'élection d'un gouvernement, dirigé par un Premier ministre et d'une Assemblée, composée à la fois de nationalistes et d'unionistes.

Quelle est la nature de la dévolution nord-irlandaise ?

Le principe de dévolution en Irlande du Nord, appelé aussi "consociation", est un modèle singulier dans l'espace britannique puisqu'il est basé sur la volonté de pacifier les relations entre les deux communautés nationaliste et unioniste. En outre, son objectif est d'orchestrer un partage du pouvoir dans le but "d'éviter qu'une majorité n'exerce seule le pouvoir à l'encontre de l'autre". Le Parlement est ainsi élu selon le strict principe de la proportionnalité et l'exécutif est partagé entre unionistes et nationalistes. Chaque candidat devant se déclarer unioniste, nationaliste ou autre…). Catholiques et protestants jouissent ainsi d'un droit de véto qu'ils peuvent utiliser si un texte législatif leur semble contraire à leurs intérêts. La constitution d'un gouvernement passe donc par la création de coalitions perpétuelles, dominées par le Sinn Fein pour les nationalistes et le Parti unioniste démocrate pour les unionistes.

Comment expliquer le résultat du référendum sur le Brexit en Irlande du Nord ?

En juin 2016, 51,9% des Britanniques font le choix de quitter l'UE, déclenchant ainsi le processus du Brexit, alors que 55,9% des Nord-Irlandais votent contre. Selon Philippe Cauvet, ce rejet du Brexit cacherait toutefois une réalité contrastée. En effet "l'adhésion d'une partie de la communauté unioniste à l'Europe ne s'explique pas par les mêmes motivations que l'adhésion des nationalistes", explique-t-il. "Chez les nationalistes, notamment chez les modérés du SDLP, le Parti social-démocrate et travailliste, l'Europe est vue comme un changement majeur, notamment parce qu'elle a apporté une meilleure protection de leurs droits fondamentaux(…). Elle a aussi consacré l'ouverture de la frontière avec la République d'Irlande, donc une forme de rapprochement avec Dublin". En revanche chez les unionistes, notamment les plus modérés, l'adhésion à l'UE serait motivée d'abord "par un pragmatisme plus que par une véritable conviction pro-européenne". En revanche, pour les unionistes plus radicaux, le processus d'intégration européenne serait vécu comme "une dilution du lien avec Londres".

Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord

Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord

Qu'est-ce que le Brexit peut changer pour les deux Irlande ?

Dans sa volonté d'orchestrer un "Brexit dur", qui signifierait une sortie du pays du marché unique européen, Theresa May a fait resurgir la menace d'un rétablissement d'une frontière physique entre les deux Irlande, alors que celle-ci est devenue quasiment invisible depuis 1998. Dans un discours prononcé le 25 juillet 2016 à Belfast, la Première ministre britannique déclare ainsi que "personne ne souhaite le retour des frontières du passé", tout en soulignant que la libre circulation entre les deux Irlande est désormais "intenable", maintenant que le Brexit a transformé la frontière irlandaise en une bordure extérieure de l'UE.

Selon Tony Blair, la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne pourrait donc mettre en danger l'accord du Vendredi Saint, alors qu'il est absolument "vital de le maintenir". Le retour à une frontière physique, pourrait également avoir un impact négatif sur les 30 000 personnes qui voyagent chaque jour d'un côté et de l'autre de l'île, ainsi que sur les échanges commerciaux, qui s'élèvent à 39 millions d'euros par an entre les deux pays. De plus, l'Irlande du Nord, vaste terre agricole, se verrait contre son gré retirer les fonds européens qui financent actuellement à 90% de son agriculture.

Un référendum sur la réunification de l'Irlande a-t-il des chances d'aboutir ?

Face à ces multiples menaces et dès l'annonce du résultat du référendum sur le Brexit en juin dernier, le Sinn Fein, qui compte désormais 27 députés à l'Assemblée contre 28 pour le Parti unioniste démocrate (DUP), annonce sa volonté d'organiser un référendum sur la réunification de l'Irlande. Une revendication qui aurait "peu de chances d'aboutir voire aucune à court terme", selon Philippe Cauvet. Ce dernier rappelle en effet que "depuis l'accord de 1998, il faut, pour qu'il y ait réunification, un référendum commun et simultané au nord et au sud, avec une majorité de part et d'autre". Or "il n'y a aucune chance pour que, ne serait-ce qu'en Irlande du Nord, il y ait une majorité de la population qui accepte cette réunification".

En effet, les clivages entre les deux communautés demeurent très forts. "Si la situation est stable en Irlande du Nord, on ne peut pas dire qu'il y ait une réconciliation entre les deux communautés. Le niveau de violence a baissé, chacune a les même droits et devoirs que l'autre mais elles ne se sont toujours pas mises d'accord sur un projet politique commun", précise M. Cauvet. De plus, l'incapacité des unionistes du DUP et des nationalistes du Sinn Fein à former une coalition de gouvernement aux dernières élections législatives de mars 2017 démontre selon lui "l'extrême polarisation" qui existe dans la vie politique nord-irlandaise.

Un retour des violences est-il possible ?

Lors de ces dernières élections législatives, les deux principaux partis de cette région britannique, le Sinn Fein ainsi que le DUP, divisés sur des enjeux cruciaux comme celui de la tenue d'un référendum sur la réunification de l'Irlande, ne sont donc pas parvenus à former un gouvernement. Ce scrutin, fruit du départ anticipé du vice-Premier ministre du Sinn Fein Martin McGuinness, a été marqué par un résultat très serré et inédit entre les deux grands partis de la province. Le record du Sinn Fein, qui n'obtient qu'un siège de moins que le DUP s'expliquerait ainsi en partie par les craintes des effets du Brexit. Les nationalistes ayant également bénéficié d'un scandale financier qui a éclaboussé Arlene Foster, ancienne Première ministre, unioniste, d'Irlande du Nord. En outre, plus généralement, l'obligation institutionnelle de former une coalition entre des partis aux projets fondamentalement opposés pose un problème majeur.

Pour Philippe Cauvet, ce résultat historique serait ainsi "le symptôme d'un système à bout de souffle". Si aucune entente n'est trouvée entre les deux partis, ce sera à Londres de prendre le contrôle administratif de l'Irlande du Nord selon le principe historique du "Direct Rule", déjà en vigueur durant les 30 années de guerre civile. Une situation qui risquerait ainsi de raviver un sentiment antibritannique dans la région.

La situation en Irlande du Nord semble donc particulièrement préoccupante. D'après Philippe Cauvet, également interrogé par le journal Libération, "le vote Sinn Fein est un vote très jeune. Et une partie de la jeunesse nord-irlandaise, qui n’a pas connu les Troubles, se tourne vers des groupes extrémistes dissidents qui rejettent les principes du processus de paix". De plus, la menace d'une fin des subventions européennes dans cette région marquée par de nombreuses difficultés économiques "recréerait un terreau socio-économique très favorable aux tensions intercommunautaires".