Dossier spécial L'Europe dans la Présidentielle
France

Benoît Hamon, symbole d'une social-démocratie européenne déboussolée ?

Benoît Hamon

Pro-européen, mais ne se satisfaisant pas de l'Europe actuelle, Benoît Hamon s'emploie, dans la campagne présidentielle, à proposer une alternative au dessein (ultra)libéral de l'UE. Partisan d'un New Deal européen, le candidat du Parti socialiste se heurte néanmoins aux contradictions de l'ensemble de la social-démocratie européenne. Renouer avec les fondamentaux socialistes ou persévérer dans le libéralisme, les gauches européennes sont à la croisée des chemins. Benoît Hamon semble avoir choisi le sien, pour l'heure minoritaire en Europe.

"L'Europe désirable" de Benoît Hamon

Dans une campagne présidentielle où huit candidats sur onze ont fait le choix de l'euroscepticisme, Benoît Hamon se présente comme l'un des rares défenseurs de l'Union européenne. Selon lui, la France a résolument "besoin de l'Europe" pour espérer jouer un rôle dans une économie globalisée. Tout éloignement de la sphère européenne ferait peser sur la France une menace d'affaiblissement.

Ce positionnement fondamentalement pro-européen n'empêche toutefois pas le candidat socialiste de formuler de nombreuses critiques quant au fonctionnement actuel de l'Union européenne. S'il se veut optimiste, Benoît Hamon fait bien le constat d'une Europe en danger, soumise aux pouvoirs économiques. En atteste son programme pour l'Europe, qu'il souhaite rendre "plus sociale, écologique, démocratique et protectrice". Une Europe, en somme, "désirable".



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Plus précisément, Benoît Hamon fait le vœu d'une Europe moins libre-échangiste, marquant une ferme opposition à la ratification des traités commerciaux CETA et du TAFTA. Candidat d'une Europe bienveillante et protectrice, il propose la création d'un "Buy European Act", qui constituerait un rempart pour les secteurs stratégiques européens face à la concurrence déloyale venue notamment d'Asie. Favorable à la révision, actuellement en cours, de la directive régissant le détachement des travailleurs, Benoît Hamon entend plus généralement lutter contre le dumping social qui sévit à l'intérieur des frontières de l'Europe, et propose la création d'un SMIC européen permettant la convergence vers le haut des salaires au sein de l'UE.

Sur les questions européennes, l'ancien ministre de l'Education se distingue donc de ses rivaux. A l'inverse de Jean-Luc Mélenchon, qui le dépasse de plus en plus fortement dans les intentions de vote, Benoît Hamon rejette la possibilité d'une sortie de l'Union européenne et d'une confrontation agressive avec les autres Etats membres. Quant à Emmanuel Macron, le candidat d'En marche, M. Hamon lui conteste son positionnement résolument libre-échangiste et sa volonté de respecter à la lettre le Pacte budgétaire. S'il est élu, le candidat de gauche prévoit en effet, du moins à court terme, d'ignorer la règle des 3% de déficit – "un non-sens" selon lui – et de ne plus comptabiliser les dépenses de défense et d'investissement dans son calcul.

Celui qui s'est autoproclamé "candidat de la fiche de paie" se refuse à poursuivre le chemin d'une Europe austéritaire, sourde aux aspirations de ses citoyens. De fait, contrairement à François Fillon, le cheval de bataille du candidat socialiste n'est pas la rigueur ou la réduction de la dette, mais plutôt la chasse à l'optimisation et l'évasion fiscales. Benoît Hamon soutient à cet égard la création d'un parquet européen, capable de poursuivre les fraudeurs en dehors des frontières nationales. Deux nouvelles taxes, sur les multinationales et les transactions financières, font également partie du programme présidentiel du candidat du PS.

Remettre les citoyens au cœur du projet européen est enfin le dernier pilier du projet de Benoît Hamon pour l'Europe. Inquiet par le repli nationaliste que suscite une Europe jugée trop bureaucratique, il souhaite proposer aux Etats membres "un traité de démocratisation de la gouvernance de la zone euro". Cette "enceinte", émanant des parlements nationaux et du Parlement européen, sonnerait la fin du monopole des gouvernements nationaux sur des questions cruciales comme l'avenir de la dette ou la construction d'une Europe sociale. En définitive, Benoît Hamon se rapproche de l'idée d'Europe fédérale, et défend un projet en accord avec les valeurs initiales de la social-démocratie européenne.

Une famille social-démocrate européenne à la peine

Abandonné par l'aile droite du Parti socialiste et aujourd'hui dépassé à sa gauche par Jean-Luc Mélenchon, le vainqueur de la primaire du PS apparaît néanmoins isolé. L'ancien frondeur socialiste se retrouve englué dans les contradictions d'un Parti socialiste en perte de vitesse et en quête d'identité. Une crise idéologique qui n'est néanmoins pas propre à la gauche française et qui se retrouve dans l'ensemble des partis sociaux-démocrates européens.



Consultez également notre synthèse du programme de Benoît Hamon pour l'Europe, ainsi que le fact-checking de ses mesures par la presse française.

A l'image de Tony Blair au Royaume-Uni, de Gerhard Schröder en Allemagne, voire de Matteo Renzi en Italie et de François Hollande dans la seconde partie de son quinquennat, de nombreux chefs de file sociaux-démocrates ont pris, ces vingt dernières années, le parti du libéralisme, au point d'en faire un modèle dominant. Un glissement assumé vers le centre qui a cependant valu à ces formations politiques, à la suite notamment de la crise de 2008, de nombreux revers électoraux. Le dernier cas en date étant celui du parti social-démocrate néerlandais, qui s'est vu balayé lors des dernières élections législatives de mars dernier pour avoir cautionné la politique d'austérité du Parti libéral au pouvoir. En 2016 déjà, les électeurs autrichiens ont également signifié leur ras-le-bol, en évinçant dès le premier tour de la présidentielle le candidat du parti social-démocrate. Tandis qu'en Espagne, en dépit des turpitudes judiciaires du Parti populaire (PP, conservateur), le Parti socialiste espagnol (PSOE) a été incapable de lui reprendre le pouvoir.

De moins en moins démarqués de la droite, les sociaux-démocrates européens ont en effet également ouvert la voie à l'émergence d'une gauche plus radicale. En Espagne l'apparition de Podemos, issu du mouvement des Indignés, a contraint le PSOE a former une alliance avec son ennemi de toujours, le PP. Dès 2015, en Grèce, le Pasok, parti socialiste et pro-austérité, avait disparu de la scène politique, au profit de Syriza, mené par Alexis Tsipras.

Ces défaites électorales et bouleversements des rapports de force politiques illustrent ainsi le trouble qui agite la social-démocratie européenne. Refusant cette mort lente, certains dirigeants, tels que Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou, donc, Benoît Hamon en France, ont fait le constat de l'échec de leur parti et le choix d'un retour aux valeurs traditionnelles de la gauche. Une décision audacieuse, qu'ils espèrent pionnière en Europe mais qui, à en croire les sondages, ne semble pas (encore) convaincre les électeurs et rassembler au-delà des socles militants.

La difficile mise en minorité des idées austéritaires

Pour ce faire, Benoît Hamon, qui peut bénéficier du soutien de Martin Schulz en Allemagne – qui cherchera à succéder à Angela Merkel en septembre – ou encore du gouvernement portugais, qui regroupe gauche et gauche radicale, propose notamment la mise en œuvre d'un grand plan d'investissement de 1 000 milliards d'euros pour financer la transition écologique. Une mesure qui reflète le désir du candidat de gonfler le budget de l'Union européenne, qui plafonne actuellement à 1% du PIB européen.

Cette semaine, Toute l'Europe se plonge dans les projets européens des principaux candidats. Consultez nos articles d'analyse sur François Fillon, Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon.

Or si Benoît Hamon semble convaincu de la nécessité de mutualiser les moyens des pays européens mais également leurs dettes, la majorité des dirigeants européens, dont la chancelière allemande qui demeure favorite à sa propre succession, seront difficiles à convaincre. Et c'est bien là que le bât blesse, puisque sans l'unanimité des Vingt-Sept, aucune réforme budgétaire ou fiscale d'ampleur ne peut être envisagée à l'échelle des Etats membres.

Face à cet écueil, le candidat du Parti socialiste brandit la possibilité de contourner l'unanimité par le biais d'un traité ad hoc conclu entre les seuls membres de la zone euro. Un texte qui entrerait en vigueur dès qu'il aurait été ratifié par 70% de la population de la zone euro, mais seulement entre les pays qui l'auraient ratifié (au minimum 50% d'entre eux). Une autre manière de concevoir l'idée d'Europe à plusieurs vitesses, populaire en Europe de l'Ouest, mais dont les chances d'aboutir n'en seraient pas moins incertaines. Régulièrement décrit comme un "rêveur" ou comme un "utopiste", y compris par des personnalités politiques censées être ses alliés, les propositions ambitieuses du candidat socialiste risqueraient de rester lettre morte.

Malgré ces nombreux obstacles, Benoît Hamon demeure résolument optimiste et espère bouleverser les rapports de force qui s'exercent au sein de l'UE. Son projet d'assemblée de la zone euro, dont la distribution des députés se ferait en pourcentage de la population dans chaque pays, mettrait, estime-t-il, les gauches européennes en supériorité numérique.