Dossier special Vacances
Economie et monnaie

Au Sommet social tripartite, la compétitivité comme clef de voute de la croissance européenne

Sommet social tripartite

Protectionnisme grandissant, remise en cause du libre-échange, crises politiques intérieures et extérieures... le Sommet social tripartite du 8 mars, traditionnellement organisé juste avant le Conseil européen, s'est tenu sous un ciel ombrageux. Devant la méfiance des citoyens, les participants ont insisté sur la compétitivité pour rendre l’UE plus prospère, plus innovante et plus juste.

Le sommet social tripartite est une enceinte de dialogue entre les institutions de l'UE et les partenaires sociaux européens. Il est coprésidé par le président du Conseil européen, le président de la Commission européenne et le chef d'État ou de gouvernement de la présidence tournante (actuellement Malte). Les employeurs sont représentés par BusinessEurope, par le Centre européen des employeurs et entreprises fournissant des services publics (CEEP) et par l'Union européenne de l'artisanat et des petites et moyennes entreprises (UEAPME). Les syndicats sont représentés par la Confédération européenne des syndicats (CES).

"Pour la première fois en une décennie les économies de tous les 28 états membres de l’Union européenne ont renoué avec la croissance, il s’agit de bonnes perspectives", a annoncé Donald Tusk, Président du Conseil européen, en guise d’introduction lors du Sommet Social Tripartite le 8 mars 2017, organisé en amont du Conseil européen.

Pourtant, à l’heure où l'Union européenne s’apprête à célébrer les 60 ans de son traité fondateur, le traité de Rome, beaucoup se demandent ce que font les leaders européens pour protéger l’économie. La pression de la concurrence internationale, les déséquilibres au sein du marché unique et le manque d’investissement sont manifestes. À l’intérieur comme à l’extérieur de l’UE, des citoyens crient leur désarroi, au profit des mouvements politiques populistes et nationalistes qui surfent sur la vague de mécontentement.

Face à ces menaces, comment redonner confiance aux européens ? "Nous devons réformer notre système économique, être ambitieux pour construire le futur de l’Europe. Tous les membres doivent prendre leurs responsabilités", s'est exprimé d’un ton grave Luca Visentini, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES) lors de la conférence de presse du Sommet social tripartite.

"C’est par l'effort que nous regagnerons la confiance des citoyens", poursuit-il. Une des clefs pour pallier les faiblesses de l’économie réside dans la compétitivité. L’UE est devenue le bouc-émissaire favori des leaders nationalistes, mais la vérité est que l’organisation a augmenté le niveau de vie de millions d’européens en peu de temps. L’union monétaire a apporté des avantages tangibles pour les citoyens et les entreprises. Si le taux de chômage dans l’UE s’élève encore à 8,3% de la population active (20 millions de sans-emplois), ce chiffre ne cesse de décroitre.

Conférence de presse au Sommet social tripartite du 7 mars

"Le marché libre n’est pas un ennemi"

Pour relever les défis à venir, les dirigeants européens doivent apprendre de leurs erreurs, des changements concrets doivent être apportés pour rendre l’Europe plus forte, plus sûre et plus juste pour tous. "La compétitivité ne profite pas seulement aux entreprises mais offre une protection aux salariés", affirme avec d’un air déterminé la Commissaire européenne à la Compétitivité Margrethe Vestager, lors du Mercredi social organisé le 7 mars à la Bibliothèque Solvay en partenariat avec le Mouvement international européen et EuroCommerce. "Un marché équitable est la solution pour redonner confiance aux citoyens. La confiance est la clef de l’économie".

Batailleuse, audacieuse, considérée par la presse étrangère comme la femme la plus influente de la Commission européenne, Madame Vestager a été élu femme de l’année par le Financial Times en 2016. Pour elle, "le marché libre n’est pas un ennemi".

Vers une politique industrielle commune ?

Au cœur du projet européen dès son origine, l’industrie européenne fournit 50 millions d’emplois directs et a permis à l'UE d’être le premier exportateur du monde. Le secteur représente la première activité économique européenne.

Egalement présent au Sommet, le vice-président de la Commission européenne pour l’Euro et le Dialogue social Valdis Dombrovskis (4e à droite sur notre photo), également en charge de la stabilité financière et de l’Union des services financiers, propose des pistes. "Le bloc doit assurer la flexibilité de ses marchés du travail pour stimuler la création d'emplois et la compétitivité mondiale". 

Convaincu qu’une amélioration du système économique est nécessaire pour relancer la croissance européenne, il poursuit : "L'encouragement de la décentralisation des salaires et l'élimination des obstacles à la mobilité de la main-d'œuvre obligeront de nombreux Européens à retourner au travail et à aider les entreprises à trouver des employés qualifiés. Le modèle européen n'est pas basé sur le dumping salarial, mais sur une valeur ajoutée élevée et des normes sociales robustes".

Créer

Ces propositions font échos à l’appel de cinq ministres en charge de l’industrie le 27 février 2017, qui ont réclamé à la Commission européenne une politique industrielle "plus ambitieuse". Carlo Calenda (ministre italien du Développement économique), Begoña Cisteto-Blanco (vice-ministre espagnol de l’Industrie et des PME), Jerzy Kwiecinsky (secrétaire d’Etat auprès du ministre polonais du Développement économique), Matthias Machnig (secrétaire d’Etat au ministère fédéral allemand des Affaires économiques et de l’Energie) et Christophe Sirugue (secrétaire d’Etat chargé de l’Industrie auprès du ministre de l’Economie et des Finances), ont notamment regretté que l’Union européenne n’ait pas su protéger durablement son industrie "contre des pratiques commerciales parfois injustes ni lui consacrer les investissements nécessaires".

Valdis Dombrovskis reconnaît que "les avantages de la mondialisation ont parfois été inégalement répartis, ce qui a provoqué un sentiment d’injustice et d’insécurité". Mais si fermer la porte à la concurrence étrangère en se repliant sur soi-même est tentant, "cela mènerait l’Europe à la ruine économique", assure le commissaire. Avec la montée en puissance des pays émergents et les délocalisations croissantes, la politique industrielle européenne a besoin d’une nouvelle vision. L’industrie prépare l’avenir du continent avec 80% des investissements privés dans la R&D. Pourquoi pas se diriger vers une Politique industrielle comune (PIC) ? Il existe bien une PAC (politique agricole commune) mais la politique industrielle commune reste à inventer.

 

Margrethe Vestager

Promouvoir une politique commerciale équilibrée

"Nous voulons que la compétitivité soit le fer-de-lance de nos économies", lance vigoureusement Margrethe Vestager (notre photo). Connue pour ses combats contre les avantages fiscaux, la commissaire qui a déjà épinglé Amazon, Apple ou encore Starbucks pour évasion fiscale, revient sur l’injustice de certaines pratiques commerciales au sein de l’UE. L'optimisation fiscale des grands groupes multinationaux suscite une indignation compréhensible des citoyens. C'est aussi un élément d'inefficacité du marché unique. "Les entreprises ne peuvent pas choisir de payer ou non leurs taxes. Les membres de la Commission et ses partenaires commerciaux doivent prendre leurs responsabilités", explique fermement la commissaire avant de rappeler, non sans satisfaction, que certains pays comme l’Irlande se sont déjà résolus à changer leur approche commerciale.

L'Union européenne doit s'attacher à promouvoir une politique commerciale équilibrée, fondée sur la réciprocité et les bénéfices mutuels, sans naïveté. Face aux pratiques déloyales de certains partenaires commerciaux, l'Europe doit rénover son arsenal d'instruments de défense commerciale, pour les rendre plus réactifs et plus dissuasifs, notamment pour les secteurs confrontés aux surcapacités de pays tiers comme la sidérurgie.

Face à la presse le 9 mars, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a également affirmé le souhait de l’UE de conclure un accord de libre-échange avec le Japon. Le premier ministre Shinzo Abe se rendra à Bruxelles le 21 mars prochain. "Nous restons un continent de libre-échange. Nous allons nous servir de cette rencontre pour prouver au monde que nous voulons trouver avec la Chine une nouvelle façon de coopérer sur le plan commercial" a soutenu avec détermination Juncker.

Droits sociaux

La réciprocité et l'équité, sujets au cœur du Sommet social tripartite, doivent aussi prévaloir sur les marchés publics. Comme l’a rappelé Luca Visentini, "il est urgent de créer un nouveau pacte européen, un pilier pour développer les droits sociaux en Europe". La Commission européenne peine souvent à obtenir des concessions de la part de ses partenaires. Le développement d’instruments européens permettant d'assurer une symétrie dans l'ouverture des marchés, participerait à une Europe plus sûre et équilibrée pour les salariés et les entreprises.

"Les droits sociaux ont été affaiblis par la mondialisation et l’austérité croissante. Les écarts de salaires sont trop importants, les divergences concernant les protections sociales doivent être rééquilibrées. Nous devons nous attaquer à ces problèmes", conclut le secrétaire général de la CES sous les applaudissements.

L’innovation, l’atout phare de la compétitivité

Les commissaires européens ont fait part de leur souhait d’une Europe plus ambitieuse et innovante. L'innovation est devenue le moteur le plus important de la croissance économique et de la prospérité. L’UE a besoin d’un nouveau souffle. Attirer les entreprises créatives et tournées vers l’avenir représente un défi vital pour l’UE. Pour cela "nous devons repenser notre stratégie économique", avertit la Présidente de Businesseurope Emma Marcegaglia. "Nous devrons adopter de nouvelles législations, des cadres fiscaux et des règles du capital qui encouragent davantage d'investisseurs à financer l'innovation et l'esprit d'entreprise en Europe".

Il vrai que la complexité administrative de l’UE peut représenter une barrière pour les entreprises étrangères. Or, une Union européenne tournée vers le monde a les atouts pour devenir une destination de choix pour les talents, les investissements et les entreprises. "La compétitivité commence en Europe mais se poursuit à l’étranger", professe Margrethe Vestager.

Les investissements de demain

Véritable enjeu, le numérique est un secteur d’avenir sur lequel l’Europe doit miser. La transition numérique, présentée comme la quatrième révolution industrielle, a bouleversé l’économie mondiale. L’Europe ne peut pas se permettre d’être à la traine dans ce domaine et doit adapter sa politique. Les progrès technologiques sont essentiels à la compétitivité quel que soit le secteur : énergie, espace, transports, automobile ou encore santé.

Consciente de ces enjeux, l’UE a lancé une stratégie pour le marché unique numérique en mai 2015 concentrée sur trois objectifs : améliorer l'accès aux biens et services numériques dans toute l'Europe pour les consommateurs et les entreprises, améliorer les conditions propices à la croissance et au développement des réseaux et services numériques et stimuler la croissance de l'économie numérique européenne.

"L’agenda digital est au cœur de nos discussions"

Selon la Commission, le marché numérique pourrait générer 415 milliards d’euros pour l’économie et créer des centaines de milliers de nouveaux emplois. Alors que 47% de la population de l’UE n’est pas qualifiée en termes de compétences digitales, l’Europe doit accélérer la transition dans ce domaine.

"La création d’emploi est et restera notre première priorité" a souligné Donald Tusk en conférence de presse le lendemain du Sommet, le 9 mars. L’institution estime que dans un proche avenir, 90% des emplois nécessiteront un certain niveau de compétences numériques. Lors de sa conférence de presse le même jour, le Président du Parlement européen l’italien Antonio Tajani a confié vouloir "renforcer la digitalisation". Avant de souligner que "l’agenda digital est au cœur de nos discussions".

Autre secteur d’avenir pour l’économie européenne, l’environnement. Il va de pair avec le maintien et le renforcement de la compétitivité de l’UE sur le marché mondial. Si le climat n’était pas à l’ordre du jour lors du Conseil européen, il n’en demeure pas moins que la politique de l’environnement peut jouer un rôle déterminant pour créer des emplois et stimuler les investissements. L’UE doit élaborer des politiques climatiques et se saisir de la transition énergétique. Le développement de la croissance "verte" représente un investissement rentable pour l’économie européenne tout en améliorant la qualité de vie des citoyens européens. L’Europe possède toutes les clefs en main pour relancer sa compétitivité. "La croissance a repris. Le chômage a baissé, la création d’emplois augmente, le déficit budgétaire baisse. Les progrès sont là et nous donnent envie de faire plus et de faire mieux", a déclaré Jean-Claude Juncker à la presse le 9 mars.

Dans quelques semaines, l’Europe aura 60 ans. Si aux yeux de certains c'est l'âge où la retraite commence à se profiler, l’UE doit continuer son travail pour les Européens. 60 ans pour une institution, correspondent plutôt à l’âge de l'adolescence. D’ailleurs, les troubles existentielles sont visibles. L’UE est loin d’être parfaite, mais grâce à elle "ses citoyens ont passé 60 ans dans la paix", rappelle Antonio Tajani. La résurgence des menaces constitue pour l'Union une raison d'être. Les dirigeants européens ont une responsabilité historique : le futur de l’Europe s’écrit maintenant. L’Europe a 60 ans mais l’ambition ne vieillit pas. Difficile de contredire le président du Parlement européen lorsqu’il conclut qu'"il est grand temps de travailler tous ensemble".

 

Article dirigé par Toute l'Europe et réalisé avec Open Diplomacy