Immigration et asile

Après l'accord UE-Turquie, les réfugiés toujours bloqués dans les limbes des Balkans ?

Frontière gréco-macédonienne

Quelque 50 000 personnes sont actuellement bloquées en Grèce, à l'entrée de la "route des Balkans", dans l'espoir de gagner l'Europe centrale et occidentale. Des réfugiés principalement venus de Syrie, d'Afghanistan et d'Irak qui ont trouvé porte close à la frontière macédonienne et qui s'entassent dans des camps de fortune comme celui d'Idomeni, ce village grec devenu le symbole l'incapacité de l'Europe à apporter une réponse collective à la crise migratoire.

Pour notre correspondant basé dans les Balkans, Giovanni Vale, il est encore très incertain que l'accord EU-Turquie trouvé le 18 mars parvienne à apporter une réponse efficace au désarroi des réfugiés, susceptibles d'essayer de dévier leur parcours vers l'Albanie. Reportage en Grèce, Macédoine et Albanie.

"Le premier jour de printemps coïncide avec la fête des mères dans certains pays arabes et avec la fête de Norouz chez les communautés turques et persiennes. Ce soir, il y aura donc une petite fête, les réfugiés vont allumer des feux et j’espère que ça détendra l’atmosphère". Babar Baloch, porte-parole du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), décrit une situation "toujours très difficile" dans le camp d’Idomeni en Grèce. "On compte 4 000 enfants sur un total de 10 000 personnes", explique M. Baloch, et le camp d’Idomeni a été initialement prévu pour à peine 2 000 réfugiés.

Depuis le 9 mars, date de la fermeture de la "route des Balkans" aux migrants, des dizaines de milliers de personnes sont bloquées en Grèce (à ce jour, on en estime environ 50 000). Débarqués au port du Pirée depuis les îles de la mer Egée, les réfugiés ont vu leur chemin s’arrêter à la frontière gréco-macédonienne ou dans l’un des centres d’accueil temporaires ouverts en urgence par le gouvernement d’Athènes. "Beaucoup de personnes espèrent toujours pouvoir passer", raconte M. Baloch.

Evacuer les îles

Alors que le portail de fer qui marque le début du territoire macédonien entre Idomeni et Gevgelija demeure clos, les arrivées se poursuivent sur les îles grecques. Dans la journée de dimanche, au lendemain de l’accord signé entre la Turquie et l’Union européenne pour arrêter le flux migratoire vers la route des Balkans, près de 900 personnes ont rejoint en 24 heures le territoire insulaire grec. De toute évidence, le compromis turco-européen, très controversé, n’a pour l’instant pas l’effet dissuasif espéré.

"Durant les deux derniers jours, les autorités grecques ont commencé à inviter les réfugiés et les migrants présents sur les îles à se rendre sur la terre ferme", affirme Boris Cheshirkov, le représentant de l’UNHCR à Lesbos. "Le ministère pour les Migrations d’Athènes a en outre enlevé les restrictions concernant les voyages en direction du Pirée et qui avaient été imposées suite à la fermeture de la frontière gréco-macédonienne", ajoute-t-il. Il y a un mois, la Grèce a en effet dû plafonner ses transports depuis les îles pour éviter une catastrophe humanitaire à Idomeni. Mais aujourd’hui, elle change de stratégie.

Les îles doivent être évacuées rapidement pour permettre l’application des "nouvelles règles", dont l’objectif ultime est surtout celui de repousser en Turquie toute personne considérée comme irrégulière et ne bénéficiant pas du droit d’asile. "Nous restons ici pour vérifier comment ces règles seront mises en pratique et si le droit international à la protection sera respecté", poursuit M. Cheshirkov, qui tient à souligner que "l’UNHCR n’est pas impliqué dans cet accord". Selon les données du Haut-commissariat, 91% des personnes qui arrivent tous les jours sur les îles grecques proviennent de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan.

L'Albanie : nouvelle route des Balkans ?

Si l’accord turco-européen est mis en œuvre (en Grèce, on doute déjà de sa faisabilité), le flux en provenance de la Turquie devrait diminuer considérablement. Cependant, le sort des quelques 50 000 personnes présentes en ce moment sur le territoire grec demeure incertain. En théorie, elles devraient pouvoir s’inscrire au programme de redistribution planifié par l’Union européenne pour se partager les réfugiés arrivés en Grèce et en Italie. Mais face à l’opposition des gouvernements nationaux, à peine 700 personnes sur les 160 000 prévues par le système des quotas de la stratégie élaborée par Jean-Claude Juncker ont été effectivement transférées dans un autre Etat membre.

Policiers albanais à la frontière gréco-albanaise

Face à cette incertitude, les réfugiés bloqués à Idomeni et ailleurs en Grèce pourraient alors chercher de nouvelles routes vers l’Europe. C’est en tout cas ce que craint l’Albanie, pays frontalier de la Grèce et de la Macédoine et dont les côtes se trouvent à tout juste 70 kilomètres de l’Italie. Pour se préparer à cet éventuel scénario, les autorités de Tirana et de Rome collaborent déjà ensemble. Un mémorandum entre les deux ministères de l’Intérieur a été discuté il y a deux semaines et devrait être signé dans les prochains jours, prévoyant notamment l’envoi de renforts italiens (véhicules et forces de l’ordre) pour assurer un meilleur contrôle de la frontière gréco-albanaise.

"La question n’est pas de savoir si les réfugiés vont arriver en Albanie ou pas, mais quand cela va se passer", assure le ministre de l’Intérieur albanais, Saimir Tahiri. Même si pour le moment seul "un groupe d’une petite centaine de personnes" a été repoussé alors qu’il essayait d'entrer en Albanie, les forces spéciales de la police albanaise ont déjà été déployées à la frontière, aux côtés des agents locaux. "Nous sommes ici non pas pour repousser un éventuel flux de migrants, mais pour éviter que les trafiquants ou les organisations criminelles les conduisent illégalement à travers les montagnes", confie Ermal Zeka, commandant de la police des frontières à la station de Kapshticë.

Devant ses yeux, s’étend un paysage vallonné à perte de vue. Pierres blanches, petits arbres et terre rouge marquent la fin de la République albanaise et le début de la Grèce. Les bergers et leurs troupeaux traversent quotidiennement cette ligne invisible sous le regard des garde-frontières. "On ne les arrête pas, on les connait, ils habitent par ici", explique Ermal Zeka en souriant. Mais sans brebis, un voyageur qui traverse ces collines devient tout de suite plus suspect. "Nous sommes là 24 heures sur 24. La nuit, nous utilisons des viseurs thermiques pour pouvoir patrouiller la frontière sans allumer les phares des Jeeps", poursuit Ermal.

Equipés de kalachnikov et gilets pare-balles, les policiers spéciaux de Tirana veillent sur la ligne verte qui sépare la Grèce de l’Albanie sur 300 kilomètres.